À travers « Un homme qui dort », l’adaptation du roman de Georges Perec propose-t-elle une échappée à la tyrannie du temps social ?

Paru en 1967 par Georges Perec, le roman Un homme qui dort est librement adapté au cinéma en 1974 par Bernard Queysanne. Œuvre visionnaire, proche d'une lecture phénoménologique de la dépression, le film donne à voir un présent figé, qui enferme dans l’attente et l’inertie. Le personnage, en proie à une indifférence totale, incarne une léthargie symptomatique d’un refus de participer à un monde capitaliste, dominé par la frénésie d’une surstimulation épuisante. Pourtant, une autre lecture s’offre à nous : celle d’une conscience aiguë de soi, d’une expérience presque méditative, où chaque geste, aussi banal soit-il, devient l’objet d’une attention extrême, quasi contemplative.

Hommage au Nouveau Roman, Un homme qui dort suit un anti-héros sans nom. Aucun dialogue, aucune intrigue : la narration épouse une temporalité floue, à l’image d’une existence suspendue. La forme sert le fond. La narration dépouillée illustre la vacuité existentielle. La voix entraîne le personnage dans une introspection vertigineuse. Cette plongée offre un rapport plus lucide à soi, plus intense à l’être, loin des impératifs d’utilité et de rentabilité. Ici, le personnage s’émancipe des injonctions sociales, en quête de sens.

La voix s’adresse à lui à la seconde personne du singulier. Le récit, censé être sien, semble lui être arraché à chaque instant. Ce tutoiement, au présent de l’indicatif, oscille entre proximité et contrainte, dessinant une tension : celle entre l’homme qui dort et l’homme qui veille. Il refuse la vie sociale, mais dans cette fuite, accède à une forme d’éveil intérieur. La voix féminine, monocorde, chante l’ennui et accompagne cette vie végétative. La narration hypnotique fait émerger une étrange intensité. Le “tu” s’adresse de surcroît au spectateur. 

Dans cet état de rêverie, l’esprit retrouve la capacité de l’écoute de soi, permise par le retrait du bruit du monde. Pour Platon, penser, c’est dialoguer avec son âme. L’homme libre est celui qui maîtrise son temps, non celui qui le remplit. Le personnage, tel un philosophe, suspend le temps, jusqu’à s’en détacher. Il le domine au point de pouvoir le perdre. Il échappe à l’aliénation temporelle, à la dictature de la productivité, aux injonctions de l’urgence. 

Ce film mélancolique montre que le temps a été capturé et colonisé par des structures de pouvoir : le monde, parce qu’il sacrifie le temps à des intérêts économiques et politiques, échoue à produire toute pensée éthique. Pour retrouver un « temps libre », encore faut-il qu’il soit libéré et désidéologisé des logiques productivistes du monde du travail. Et c’est ce que ce film tente de faire : le héros ne possède pas seulement du temps libre, mais vit un temps libéré, soustrait aux injonctions d’efficacité. Si la vie ordinaire est prise dans un cycle de consommation et de production, ce film s’en émancipe, et ouvre une faille poétique, et un regard sur l’éternel.

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