Depuis son émergence en 2016 avec son morceau Diles, l’artiste ne se contente pas d’enchaîner les succès commerciaux: il façonne une nouvelle identité culturelle latine. Artiste le plus streamé au monde, avec 19,8 milliards d’écoutes sur Spotify en 2025, il ne se réduit pas à des chiffres d’écoutes impressionnants mais incarne un véritable basculement historique pour l’avenir de la musique latine, longtemps considérée comme périphérique dans une industrie musicale dominée par l’anglais.
Il puise ses racines dans le reggaeton, un genre né entre Jamaïque, Panama et Porto Rico, mais il va rapidement dépasser les codes traditionnels du genre, pour en explorer d’autres. Il est notamment reconnu pour avoir popularisé le latin trap, une fusion de trap nord-américaine et de reggaeton, il s’inspire également de rock, bachata, dembow et autres rythmes caribéens. En intégrant même des influences indie dans un univers mainstream. Il fait émerger de nouvelles tendances musicales.
Grâce à cette hybridation, les frontières musicales bougent, et, grâce à son audace, le reggaeton devient plus diversifié et plus inclusif, touchant un public mondial. Benito revendique une réelle liberté artistique, où l’authenticité prime sur les normes de l’industrie.
Le sociologue franco-vénézuélien Saul Escalona, auteur de l’ouvrage De la salsa… au reggaeton : un phénomène social, analyse cette transformation dans un article publié dans l’Équipe.
Il dit, je cite : « Il a transformé un genre musical d’ordinaire dansant, très masculin, critiqué pour ses tendances sexistes et son exhibition de la richesse, en y incorporant des sujets politiques comme personne auparavant. »
La musique de Benito constitue un espace d’expression, il aborde des thèmes qui résonnent directement avec son public : précarité, injustices sociales, inégalités politiques et réalités vécues par sa communauté.
Dans sa chanson Lo que le pasó a Hawái, il dénonce la « gringofication », une forme de gentrification marquée par l’influence et la domination économique américaine, perçue comme une menace pour l’identité locale. Benito établit un parallèle entre Puerto Rico et Hawaï, rappelant qu’en 1889, Porto Rico a cessé d’être une colonie espagnole pour devenir un territoire Nord-Américain. Un rappel historique éclairant les tensions contemporaines et le sentiment de dépendance qui nourrit certains discours sur le néocolonialisme.
Sa force réside dans sa manière d’aborder des sujets complexes de façon accessible, ce qui permet à ses fans de se sentir représentés et compris. Bad Bunny dépasse ainsi le simple divertissement et devient le porte-parole d’une génération.
Fort de sa notoriété internationale, l’artiste occupe également une position centrale dans la valorisation de la culture portoricaine à l’échelle mondiale. Il met en avant des traditions musicales comme la plena et la bomba, et contribue à la préservation du patrimoine culturel de l’île.
Le Porto Ricain a une approche moderne de l’identité latine, fière de ses racines, mais ouverte aux influences globales.
Au-delà de la musique, le chanteur redéfinit aussi les codes sociaux. Il se détache des normes traditionnelles d’un genre souvent critiqué pour son machisme, et ose : style vestimentaire plus audacieux, ongles vernis, engagement féministe assumé. Dans sa chanson Yo Perreo Sola, il dénonce le harcèlement sexuel et rejette le stéréotype selon lequel les femmes auraient besoin des hommes pour s’amuser en boite de nuit.
Bad Bunny a vécu un moment fort de sa carrière. L’artiste a délivré une performance musicale à la mi-temps du Superbowl le 8 février 2026, devenant donc le premier artiste latino et le premier artiste à chanter presque exclusivement en espagnol lors de ce spectacle qui est le plus suivi au monde.
Dans le contexte politique actuel des États-Unis, marqué par le retour de Trump et des débats sur l’immigration, l’identité nationale, la place des minorités et la violence exacerbée de l’ICE, cette performance dépasse le cadre musical et est un véritable message politique. L’artiste revendique sa culture et sa langue devant plus de 120 millions de téléspectateurs américains. Au cœur de sa prestation, un message apparaît : “la seule chose plus forte que la haine est l’amour”. Par ces mots, sa présence sur cette scène emblématique devient une réponse culturelle aux fractures et tensions qui traversent la société américaine.
Cette performance survient seulement quelques jours après une autre réussite marquant l’artiste : Benito remporte trois Grammy Awards à la 68ème cérémonie, dont le Meilleur Album de l’année avec Debí Tirar Más Fotos, une première pour un album exclusivement en espagnol. Le chanteur démontre ainsi qu’il est possible de conquérir le monde en chantant principalement en espagnol. Dix ans après ses débuts, cette distinction marque la consécration d’un travail artistique constant, passé de productions indépendantes à une reconnaissance mondiale.
Ces deux événements consécutifs sont à la fois des records personnels, mais également des jalons historiques pour la musique latine à l’échelle internationale. Il ouvre la voie à une meilleure représentation des artistes latins dans le paysage musical mainstream.