Aujourd’hui, la tendance est au changement radical : plus de dix ans après la “crise des dettes souveraines de la zone euro” (2010-2012), qui avait dégradé massivement les finances publiques des pays du Sud, l’ambiance est au beau fixe. Croissance économique en hausse, tourisme florissant, réinvestissement massif des entreprises… Ces pays semblent enfin tenir leur revanche.
Au début des années 2010, ces pays, très dépendants du tourisme, avaient subi de strictes politiques d’austérité imposées par leurs partenaires européens. L’UE leur reprochait notamment une mauvaise gestion budgétaire et un manque de compétitivité. En Espagne, par exemple, les mesures incluaient une baisse de 50 milliards d’euros des dépenses publiques, une réduction des salaires des fonctionnaires d’environ 5 %, une hausse de la TVA de 16 % à 18 %, ainsi que des ajustements sur certaines retraites. Première crise majeure pour l’euro, cette période avait entraîné une mise sous tutelle budgétaire du Portugal, de la Grèce et de l’Espagne, en échange d’une assistance financière.
Les politiques d’austérité, menées par la Commission européenne, la la Banque Centrale Européenne (BCE) et le Fond monétaire international (FMI), et le FMI, jugées trop brutales par certains, n’avaient pas eu l’effet escompté immédiatement. Elles auraient même aggravé la crise en Grèce par leur sévérité. Pourtant, ce plan visait avant tout à préserver la stabilité de l’euro.
Depuis le début de 2024, l’économie espagnole affiche une croissance annuelle moyenne de 3 %, contre un peu plus de 1 % dans l’ensemble de la zone euro. La Banque d’Espagne a relevé sa prévision pour 2025 à 2,7 %, faisant du pays l’économie à la croissance la plus rapide d’Europe. Alors que le chômage des jeunes frôlait les 50 % pendant la crise, l’Espagne possède désormais l’une des croissances les plus fortes du continent. Tandis que les agences de notation dégradent régulièrement la note de la France, celle de l’Espagne s’améliore.
Comment expliquer ce rebond ? La levée progressive des restrictions liées au Covid et la reprise du tourisme depuis 2023 ont relancé les secteurs de l’hôtellerie, du transport et de la restauration, essentiels pour les économies méditerranéennes. Cette dynamique a stimulé la consommation des ménages, soutenant la croissance à court terme.
Ce redressement, amorcé avant la pandémie, s’est accéléré depuis la fin des confinements. Le tourisme en est une cause majeure, mais ces pays récoltent aussi les fruits des années d’austérité. La solidarité européenne a également joué un rôle clé : depuis 2020 et l’adoption du plan Next Generation EU – plus grand plan de relance jamais entrepris dans l’UE – les pays du Sud bénéficient progressivement de l’emprunt commun d’un montant de 750 milliards d’euros.
Entre 2019 et 2024, la population active espagnole est passée de 23 à près de 24,4 millions de personnes. Ce rebond s’explique aussi par l’afflux de travailleurs étrangers : selon la Banque d’Espagne, 13,5 % des actifs sont nés à l’étranger. “Les flux migratoires, principalement en provenance d’Amérique latine, ont apporté une main-d’œuvre importante, dopant le PIB”, explique José Emilio Bosca (Fedea). Pedro Sánchez estime que 40 % de la croissance actuelle pourrait être liée à l’immigration.
Concrètement, les économies du Sud ont été portées par le tourisme, mais aussi par l’investissement des entreprises (+2,1 % en Espagne, notamment dans la construction), la consommation des ménages (+0,8 % en Espagne, après +0,6 % au premier trimestre 2025) et l’augmentation de la population active.
Le Portugal illustre aussi ce renouveau. Longtemps considéré comme un maillon faible de l’UE, il enchaîne pour la deuxième année consécutive des budgets excédentaires — scénario inimaginable en France. Avec une croissance de 0,6 %, le pays bénéficie lui aussi des exportations et d’un rebond de la consommation depuis début 2024.Pour Zsolt Darvas (Bruegel), “la situation a changé” pour l’Espagne, la Grèce et le Portugal. “Aujourd’hui, ces pays ont une croissance supérieure à la moyenne de l’Union européenne, ils ne sont plus des moutons noirs.” Sans être encore considérés comme les “sauveurs” du continent, ils connaissent néanmoins depuis 2023 un redressement crédible, tandis que les économies allemande et française stagnent et peinent à progresser.