Comment expliquer le regain d’intérêt des Français pour la comédie musicale ?

Le 1er janvier 2026, Radio France affirmait que les théâtres parisiens n’avaient rarement accueilli autant de comédies musicales en une saison que cet hiver 2025-2026. Les statistiques du Centre National de la Musique corroborent ces propos : la fréquentation des comédies musicales a augmenté de 22 % en 2024, notamment grâce au succès de Starmania, qui a attiré à elle seule plus de 3 millions de spectateurs.

La première version de Michel Berger et Luc Plamondon rencontre un franc succès en 1979, marquant pour le chercheur Bernard Jeannot-Guérin une nouvelle ère de la comédie musicale française, caractérisée par le primat de « l’émotion musicale sur la narration linéaire ». Des chansons comme Quand on arrive en ville ou Le blues du businessman résonnent encore car elles ont été conçues comme des tubes, s’imbriquant dans des stratégies commerciales bien rodées : ce sont des « objets autonomes ». À l’époque, l’album sort six mois avant la première représentation, créant un engouement sans précédent et faisant du spectacle un phénomène avant même sa création sur scène. Dix ans plus tard, l’échec de La légende de Jimmy s’explique, selon son parolier Luc Plamondon, par « l’erreur de ne pas avoir sorti le disque avant ».

Cette justification reste insuffisante pour expliquer le rapide essoufflement de la comédie musicale en France dans les années 90. Durant cette décennie, elle est considérée comme un genre mineur, voire un « sous-genre », comme le montre la confusion autour de son appellation. Le terme « comédie musicale » évoque « quelque chose de trop léger » ou une pâle copie des musicals de Broadway, poussant les acteurs du secteur à adopter la dénomination de « spectacle musical ». La préférence de Michel Berger pour l’appellation « spectacle dans de grandes salles » révèle le mépris critique envers ces productions, à la fois chimériques et inclassables, mêlant logiques artistiques et marketing.

En 1998, la sortie de Notre-Dame-de-Paris marque un nouveau tournant. L’euphorie suscitée par le spectacle souligne sa capacité à toucher des publics variés, tous âges, catégories socio-professionnelles et genres confondus. Aux stratégies commerciales s’ajoutent des stratégies médiatiques efficaces : les titres du spectacle envahissent les radios et les plateaux télévisés ; les artistes, chanteurs en devenir, incarnent une troupe perçue comme une « famille », touchant les Français bien au-delà de la scène. Le triomphe du spectacle est assuré avant même sa première représentation. Pour Bernard Jeannot-Guérin, la proposition de Luc Plamondon et Richard Cocciante inaugure l’ère des « spectacles de producteurs », comme Roméo & Juliette, Le Roi Soleil ou Les Dix Commandements, où la spectacularité de la mise en scène et des machineries n’a plus de limites.

Le spectateur vit une expérience totale ; son implication émotionnelle en fait un acteur de la proposition artistique plutôt qu’un simple observateur. La comédie musicale devient un moment de partage collectif. Cette « grande force du genre » explique en partie son succès, car elle réduit l’incertitude liée aux « biens d’expérience », dont la qualité est difficile à évaluer avant consommation, comme le souligne l’économiste Françoise Benhamou. Dans le cas de ces spectacles grandiloquents, l’alliance de la dimension expérientielle et des stratégies promotionnelles déployées en amont limite le risque perçu par le public. Elle incarne une « réserve de l’imaginaire qui fait du bien dans ce qu’on traverse ». La quête d’émotions positives et d’évasion prend tout son sens dans une période marquée par des crises économiques, politiques, sociétales et sanitaires.

La comédie musicale française gagne progressivement en reconnaissance institutionnelle, tant auprès des critiques que des artistes et des lieux culturels, comme l’atteste la déclaration de la cantatrice Nathalie Dessay : « c’est le nouvel opéra d’aujourd’hui, avec quelque chose de plus actuel et contemporain ». Après quelques succès au début des années 2010, comme Mozart l’Opéra Rock, Robin des Bois ou 1789 : Les Amants de la Bastille, le genre traverse une période plus creuse, l’offre se concentrant principalement à Paris dans des théâtres spécialisés comme le Théâtre Mogador.

Le retour de Starmania en 2022 relance l’intérêt pour la comédie musicale. Cette version 2.0, signée Thomas Jolly, initie un business du « revival », s’appuyant sur la nostalgie des années 2000 chez les 35-45 ans. Le succès est au rendez-vous et inspire de nouveaux spectacles « madeleines de Proust » : Notre-Dame-de-Paris en 2024, La Cage aux Folles en 2025-2026 ou Le Roi Soleil en 2026. Dans ce contexte de renaissance des classiques, les créations inédites ont-elles leur place ? Dove Attia, producteur des Les Dix Commandements, affirme qu’« il faut être fou » pour en lancer une, les publics évitant les risques dans le contexte économique actuel et face à la croissance de l’offre culturelle. Pourtant, sa création inédite Molière, le spectacle musical a dominé les ventes de billets en France en 2023. Avec les revisites des comédies musicales légendaires, il semble avoir cerné les attentes des Français. La nostalgie reste au cœur de leur démarche, mais la tendance s’inverse : la dramaturgie prime désormais sur les tubes musicaux ; le message et la thématique artistique prennent de l’importance. Pour limiter les risques, les créateurs privilégient des « sujets patrimoniaux », déjà familiers au public. Le Comte de Monte-Cristo et La Haine illustrent ce constat et montrent la force de l’intermédialité : le succès de ces films a encouragé la création des spectacles musicaux. Le Comte de Monte-Cristo, dont la première a eu lieu début février 2026, s’inscrit dans une dynamique encore plus large : le film a boosté les ventes du livre, inspiré une série sur France.tv et suscité un engouement sur les réseaux sociaux. Comme le recours à des artistes issus de télécrochets, cette porosité entre les sphères culturelles favorise la circulation des publics et éclaire les dynamiques derrière le regain d’intérêt des Français pour les comédies musicales.

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