Comment la Géorgie est-elle prise en tenaille entre la Russie et l’Occident ?

Située au carrefour du Caucase, entre l’Europe et la Russie, la Géorgie, ex-république soviétique, est le théâtre d’un affrontement politique majeur entre pro-européens et russophiles. Jusqu’aux élections présidentielles du 14 décembre 2024, qui ont porté au pouvoir le représentant du Rêve géorgien, Mikheil Kavelachvili, le régime parlementaire géorgien opposait le parti pro-européen de la présidente Salomé Zourabichvili au gouvernement du parti russophile Rêve géorgien.

Le tournant autoritaire du gouvernement géorgien s’est d’abord manifesté par une série de lois controversées qui ont immédiatement suscité des comparaisons avec le modèle russe.

Le premier événement ayant aggravé les divisions au sein de la société géorgienne est le vote au Parlement de la loi sur les « agents étrangers », longuement débattue et adoptée le 14 mai 2024 malgré les protestations de la population et de l’opposition. Cette loi oblige les entreprises financées à au moins 20 % par un pays étranger à se déclarer comme « poursuivant les intérêts d’une puissance étrangère ». Qualifiée de « loi russe » par l’opposition, qui la considère comme liberticide, elle présente une ressemblance frappante avec une loi imposée par le Kremlin en Russie. Les partisans du Rêve géorgien assurent que cette loi permettra de limiter les divisions en « mettant fin à la polarisation imposée de l’extérieur » (sous-entendu l’Union européenne), une idée soutenue par le personnel politique et des médias conservateurs proches du pouvoir, comme Sakartvelo da Msoplio.

Cette législation n’est que la première d’une série de lois critiquées. Un autre exemple majeur de ce virage liberticide est la loi sur la « propagande LGBTQIA+ », promulguée en octobre 2024, restreignant la visibilité et les droits des personnes LGBTQIA+.

Ces dérives législatives ont culminé en une crise institutionnelle sans précédent lors des élections d’octobre 2024, dont les résultats contestés ont plongé le pays dans un chaos politique.
Le 26 octobre 2024, le parti Rêve géorgien remporte les élections législatives avec 54,2 % des suffrages. L’opposition, menée par la présidente Zourabichvili, conteste immédiatement les résultats en dénonçant une fraude massive impliquant des « agents russes » (pressions sur des élus, bourrage d’urnes…). Plusieurs dizaines de milliers de Géorgiens descendent dans la rue pour manifester, et les partis d’opposition décident en grande partie de « boycotter » le Parlement, qu’ils considèrent comme illégitime.

À la suite des manifestations et de l’adoption par le Parlement européen, le 28 novembre 2024, d’une résolution rejetant les résultats des élections, le Premier ministre Irakli Kobakhidzé décide de suspendre les négociations d’adhésion à l’Union européenne jusqu’en 2028. Cette déclaration provoque l’indignation de la population. Le projet d’adhésion de la Géorgie à l’Union européenne est inscrit dans la Constitution géorgienne depuis le 26 septembre 2017 : l’opposition dénonce donc le caractère « prorusse » de cette décision et parle d’un « coup d’État constitutionnel ». Le gouvernement se défend en affirmant que la question de l’adhésion constituait « une arme de chantage et de manipulation, ainsi qu’un facteur de division de la société ». Un argumentaire visiblement insuffisant pour une population favorable à 79 % à l’adhésion à l’UE selon les sondages de l’Institut national démocratique (NDI), ce qui renforce les doutes sur les résultats du scrutin du 26 octobre.

Le 14 décembre 2024 marque une rupture institutionnelle majeure avec l’élection de Mikheil Kavelashvili, issu du mouvement anti-occidental « Force du peuple », à la présidence. Pour la première fois depuis l’indépendance et la sortie du bloc soviétique, le chef de l’État géorgien n’est pas élu au suffrage universel direct, mais par un collège de 300 électeurs contrôlé par le Rêve géorgien, à la suite d’une réforme visant à réduire l’importance du président au sein du régime parlementaire géorgien. La présidente sortante, Salomé Zourabichvili, refuse de reconnaître le nouveau président et annonce qu’elle ne quittera pas ses fonctions avant de nouvelles élections législatives, dénonçant une « parodie » démocratique. La même semaine, des manifestations éclatent, accompagnées d’accusations de violences policières et d’utilisation d’agents chimiques contre les manifestants.


La Russie ne se contente pas d’exercer une influence politique sur la Géorgie. Moscou maintient une emprise militaire par l’occupation de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud, soit 20 % du territoire géorgien, une présence illégale dénoncée par l’UE. Le Kremlin dispose aussi d’un levier économique majeur : la Géorgie dépend fortement du gaz russe, des flux touristiques et des échanges commerciaux avec la Russie.

Face à cette crise politique et aux accusations de fraude électorale, la communauté internationale a rapidement réagi. En réponse à l’adoption de la loi sur les « agents étrangers », Bruxelles a annoncé que le processus d’adhésion de la Géorgie à l’Union européenne était « de facto » stoppé. L’Union européenne a ensuite choisi de rompre son soutien au gouvernement géorgien en raison du recul démocratique du pays. Les 120 millions d’euros d’aide précédemment gelés seront désormais destinés « aux organisations non gouvernementales et aux médias indépendants », renforçant l’engagement européen auprès de la société civile et de l’opposition géorgienne.

Une lutte pro-occidentale se poursuit, plus d’un an après les élections présidentielles, comme en témoignent les récentes manifestations et prises de parole de Salomé Zourabichvili, qui ne cesse de dénoncer « le contrôle de l’État géorgien par la Russie ». La société géorgienne est désormais divisée entre l’État, où la quasi-totalité du pouvoir est détenue par le Rêve géorgien, à l’exception de quelques sièges au Parlement, et qui multiplie les appels du pied, plus ou moins explicites, à la Russie, et, de l’autre côté, la rue, représentant la majorité du peuple, en phase avec l’opposition et pleinement soutenue par l’Union européenne, qui ne cesse de faire entendre sa voix.

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