La Commission européenne redéfinit depuis 2023 la Méditerranée comme un espace pivot pour la souveraineté énergétique, sécuritaire et environnementale. Près de 20 % du commerce maritime mondial y transite, notamment via le canal de Suez. Cette densité logistique fait de la mer intérieure un carrefour vital pour l’économie européenne, reliant les routes énergétiques du Golfe, les chaînes industrielles asiatiques et les marchés du continent.
Les enjeux sont aussi climatiques et alimentaires. La Méditerranée abrite plus de 17 000 espèces marines, mais elle est l’une des mers les plus polluées au monde. Selon l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), la concentration de microplastiques dans certaines zones peut atteindre des niveaux jusqu’à quatre fois supérieurs à ceux du gyre subtropical du Pacifique Nord, souvent considéré comme l’une des zones les plus touchées par la pollution plastique. Cette accumulation s’explique par le caractère semi-fermé du bassin, la densité des activités humaines sur ses littoraux et l’intensité du trafic maritime. La gestion de la biodiversité devient un enjeu stratégique, la pêche et l’aquaculture représentant plus de 700 000 emplois dans la région.
La Méditerranée constitue un corridor migratoire majeur vers l’Europe et un espace de projection militaire pour les puissances régionales et extra-régionales. Selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), plus de 13 000 migrants sont arrivés en Europe par la mer Méditerranée depuis le début de l’année 2026. La gestion de ces flux mobilise des dispositifs européens de surveillance maritime, comme les opérations de l’agence Frontex ou les missions navales coordonnées entre États membres. Le bassin méditerranéen se transforme ainsi en un espace stratégique de contrôle des frontières et de sécurité régionale. En tant qu’espace de projection militaire, la Méditerranée voit l’OTAN y maintenir une présence navale continue depuis les années 1990, tandis que la Russie et la Chine ont renforcé leurs activités portuaires et logistiques au cours de la dernière décennie. Cette militarisation progressive vise à sécuriser les routes commerciales et les infrastructures énergétiques offshore.
Face à ces pressions, la gouvernance internationale évolue. Le traité sur la haute mer adopté aux Nations unies, entré en vigueur en janvier 2026, permet la création d’aires marines protégées dans les zones situées au-delà des juridictions nationales et impose des évaluations d’impact environnemental pour les activités économiques. Dans une mer semi-fermée où près de la moitié des espaces échappent aux souverainetés directes, cet instrument pourrait redéfinir l’exploitation des ressources. Les États et l’ONU pourront créer des aires marines protégées en haute mer, interdisant ou limitant toute activité extractive dans ces zones.
La Méditerranée est également devenue un espace d’infrastructures critiques. Plus de 20 % des câbles sous-marins mondiaux de télécommunications y transitent, reliant l’Europe à l’Asie et à l’Afrique. Leur protection est désormais considérée comme un enjeu stratégique majeur pour les États européens. Les sabotages des gazoducs Nord Stream en mer Baltique en septembre 2022 ont illustré la vulnérabilité des infrastructures sous-marines essentielles aux économies européennes. Plusieurs enquêtes occidentales ont évoqué l’hypothèse d’une opération liée à la guerre en Ukraine et aux tensions avec la Russie, bien que l’attribution définitive reste débattue. Cet épisode a ravivé les inquiétudes européennes face aux menaces hybrides visant les réseaux énergétiques et numériques sous-marins.
Les États européens renforcent la surveillance de leurs infrastructures maritimes stratégiques, y compris en Méditerranée. En début d’année, les autorités françaises ont interpellé près de Marseille un bateau attribué à la flotte fantôme russe, suspecté d’activités d’espionnage à proximité d’installations portuaires et de réseaux sous-marins. Cet incident a alimenté les craintes de tentatives de sabotage ou de reconnaissance ciblant les infrastructures critiques européennes.
Dans ce contexte, les rivalités régionales s’intensifient. La Turquie projette sa doctrine maritime (Patrie bleue) en Méditerranée orientale pour sécuriser ses ambitions énergétiques et contester les délimitations soutenues par la Grèce et Chypre. Athènes répond par des accords bilatéraux et la création d’aires marines protégées visant à renforcer sa présence dans des zones disputées. Chypre, divisée depuis 1974, reste un pivot stratégique pour l’accès aux ressources du Levant et pour la continuité des zones économiques exclusives entre partenaires européens.
La Méditerranée s’impose ainsi comme le cœur stratégique des rivalités maritimes européennes, concentrant flux commerciaux, ressources énergétiques, infrastructures numériques, enjeux climatiques et dispositifs sécuritaires. Les tensions gréco-turques et la question chypriote ne sont que des manifestations locales d’une recomposition plus large où la mer intérieure devient un espace décisif de puissance.