Contrairement à son prédécesseur Laurent Gbagbo, président de la République ivoirienne de 2000 à 2011, Alassane Ouattara entretient de très bonnes relations avec les hommes d’affaires et les dirigeants français. Dans les années 1990, il se lie d’amitié avec Michel Camdessus, directeur général du Fonds monétaire international (FMI), et Martin Bouygues, qui développait alors les activités de son groupe éponyme en Côte d’Ivoire. En 2011, lors de la guerre civile ivoirienne qu’il remporte face à Gbagbo, il bénéficie du soutien de Paris et du président Nicolas Sarkozy. Envoyé sur place, le commando français Licorne participe aux combats aux côtés des forces pro-Ouattara et bombarde le palais présidentiel où s’était réfugié Laurent Gbagbo. Une opération contestée, mais qui n’empêche pas le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères de confirmer que l’avènement d’ADO « a permis d’ouvrir une nouvelle page des relations franco-ivoiriennes ».
Alors que Laurent Gbagbo défendait une économie souverainiste peu avantageuse pour les entreprises françaises, Alassane Ouattara ouvre, quant à lui, les portes du pays aux hommes d’affaires désireux de développer leurs activités en Afrique. Exonérations fiscales, tarifs préférentiels, favoritisme dans les appels à projets : profitant de ces privilèges, les entreprises françaises, telles que Décathlon, Auchan, TotalEnergies, Bouygues ou Orange, ont pu s’implanter durablement en Côte d’Ivoire. Leur nombre est passé de 600 en 2010 à 1 000 en 2020. Le pays s’est depuis hissé à la deuxième place des clients de la France en Afrique, derrière l’Afrique du Sud. Un climat économique favorable perdure encore. En décembre 2024, la ministre de l’Économie ivoirienne, Nialé Kaba, a reçu une délégation française afin d’encourager le « renforcement des relations économiques entre la France et la Côte d’Ivoire ».
Pour la France, le partenariat avec ADO est d’autant plus précieux qu’il s’inscrit dans un contexte de crise de l’influence française en Afrique de l’Ouest. Après la perte de ses colonies dans les années 1960, la France a voulu conserver sa position dans la région. Pour ce faire, elle a défendu la mise en place de rapports asymétriques avec les nouveaux États indépendants : en échange du soutien de l’Hexagone à la sécurité et à la stabilité de leurs régimes, les pays d’Afrique de l’Ouest étaient encouragés à aligner leur vote sur celui de la France à l’ONU et à faciliter son accès à leurs ressources et à leur marché. Baptisés système de la « Françafrique », ces liens postcoloniaux sont aujourd’hui en crise. L’échec de l’opération Barkhane, mission antiterroriste française lancée en 2014 face à la progression des groupes armés dans la région, a conduit plusieurs pays africains à réévaluer leur coopération avec la France. Entre 2022 et 2024, le Mali, le Niger, le Burkina Faso, le Tchad et le Sénégal ont demandé le départ des forces françaises, marquant une redéfinition de leurs relations bilatérales. Cette évolution s’inscrit également dans un changement plus large des liens économiques : en 1990, la France représentait entre 20 et 50 % du commerce extérieur des pays du Sahel ; aujourd’hui, cette part se situe plutôt entre 2 et 10 %.
Malgré ce recul, Paris souhaite maintenir sa présence. Le golfe de Guinée, où se situent de nombreux pays d’Afrique de l’Ouest, constitue une zone névralgique pour les exportations et les importations africaines. Y transitent des ressources précieuses pour la France, telles que le pétrole, l’or ou l’uranium. La Côte d’Ivoire, grâce à son grand port d’Abidjan, offre un accès privilégié au golfe. Le pays représente également un marché de plus de 30 millions d’Ivoiriens, dynamisé par une forte croissance du PIB de 6,5 % en 2024. En accord avec le gouvernement ivoirien, la France participe à la lutte contre la pêche illégale et la piraterie, ainsi qu’au freinage de l’expansion des groupes terroristes venus du Sahel. Environ 100 000 ressortissants français vivent également en Côte d’Ivoire en 2022.
L’amitié avec Alassane Ouattara permet donc à la France de préserver ses intérêts malgré le recul général de son influence. La Côte d’Ivoire n’est toutefois pas complètement épargnée par cette dynamique. Une partie de la population critique le partenariat avec la France, qu’elle accuse de ne reposer que sur les liens interpersonnels du président Ouattara. De nombreux Ivoiriens cherchent à s’émanciper de la tutelle française et à diversifier les partenaires du pays, en se tournant vers des concurrents de la France, comme la Chine, la Turquie ou la Russie, eux aussi attirés par les ressources de la région. Cette contestation est également partagée par les opposants politiques. Lors de l’élection présidentielle de 2025, ADO a été confronté à des candidats plus souverainistes, susceptibles de remettre en cause les intérêts français. Parmi eux figurent l’ancienne compagne de Laurent Gbagbo, Simone Ehivet, ou encore son ancien bras droit, Ahoua Don Mello, également vice-président des BRICS, groupe géopolitique constitué du Brésil, de la Russie, de l’Inde, de la Chine et de l’Afrique du Sud, rejoint en 2024 par l’Iran, l’Égypte, les Émirats arabes unis, l’Indonésie et l’Éthiopie. Pour l’instant, la réélection d’Alassane Ouattara indique une continuité de la coopération entre la France et la Côte d’Ivoire, au moins jusqu’aux prochaines élections.