Comment la science analyse-t-elle les phénomènes qualifiés de miracles ?

À mesure que le temps se raconte, les miracles, fascinants comme déroutants, n’ont cessé de remettre en question les certitudes scientifiques. Historiquement perçus comme un déséquilibre, ils ont d’abord trouvé sens au prisme des cadres religieux pour qualifier les manifestations divines. Pour autant, le miracle ne contredit pas les lois de la nature. Certains faits, comme la résurrection du Christ, semblent échapper à toute explication scientifique et révèlent ainsi l’étroitesse de notre connaissance.

Autrefois cantonnée au divin, cette notion s’est progressivement réinventée pour s’étendre à de nouveaux domaines : la technique, la nature, l’art et l’humain. Parmi les récits fondateurs, la traversée de la mer Rouge reste l’un des premiers grands épisodes de l’extraordinaire. Vers 1250 avant J.-C., Moïse, Hébreu élevé à la cour d’Égypte, reçoit une mission divine : libérer son peuple de l’esclavage pharaonique. Après une série de fléaux frappant le territoire, le pharaon, souvent identifié à Ramsès II, laisse s’échapper les enfants d’Israël. Mais l’orgueil et la colère le reprennent, et il précipite finalement son armée à leurs trousses. La fuite est brève. Aux portes du désert, le peuple hébreu se retrouve acculé, coincé entre la mer Rouge et le grondement des chars égyptiens. Alors que la peur gagne les siens, Moïse s’avance. Dans le Coran, le miracle naît d’un ordre frappé au bâton ; dans la Bible hébraïque, il surgit d’un geste d’ouverture. Dans les deux récits, l’Histoire bascule et la mer se fend. Les Hébreux traversent à pied sec, mais lorsque les chars s’engouffrent à leur tour, la mer se referme, engloutissant la puissance égyptienne et marquant la naissance d’un peuple libre.

En l’absence de preuve archéologique, comment analyser cet épisode sacré ? L’explication la plus étayée scientifiquement repose sur une étude publiée en 2010 par Carl Drews et Weiqing Han, en collaboration avec des chercheurs du Centre national de recherches atmosphériques. Le phénomène de wind setdown y est décrit ainsi  : sous l’effet d’un vent puissant, les eaux peu profondes s’écartent vers une extrémité du bassin, révélant ainsi un passage là où le niveau chute pendant plusieurs heures. Ce mécanisme, observable dans des zones salines peu profondes appelées sabkhas, suggère qu’un vent de 100 km/h soufflant huit à douze heures pourrait créer un passage de centaines de mètres, avant que l’eau ne se referme brutalement.

Dès le XIXe siècle, de nombreux chercheurs situent plutôt l’événement dans le delta oriental du Nil, anciennement appelé « mer des Roseaux ». Selon les modèles géophysiques, une mer ne peut se fendre que si son fond est plat et qu’une ouverture naturelle, comme un banc de sable ou une digue ancienne, le permet.

Si le récit de la mer Rouge illustre un miracle fondateur, Lourdes incarne aujourd’hui un prodige contemporain. Tout commence en 1858, quand une jeune fille nommée Bernadette Soubirous, affirme avoir vu à plusieurs reprises la Vierge Marie près de la grotte de Massabielle. Au cœur de ces apparitions jaillit une source d’eau où tuberculeux, cancéreux et autres malades affluent, espérant une guérison physique ou spirituelle. Parmi les 7 200 cas signalés à Lourdes, seuls 72 se lisent comme de fragiles éclats de miracles.

Gabriel Gargam, figure majeure de ces guérisons, est devenu la chair même de cette merveille. En 1899, une collision entre trains scelle son sort : projeté à plus de quinze mètres, il reste paralysé de la taille aux pieds. Le verdict est sans appel  : l’homme est un infirme incurable à vie. Après quinze années loin de l’église, on le conduit aux bassins de Massabielle. Alors que le prêtre s’avance pour bénir l’assemblée, le drap frissonne et Gargam se redresse. Presque aucun aliment n’avait franchi ses lèvres depuis deux ans ; ce jour-là, il s’assoit à table et regoûte à la vie.

Le sanctuaire souligne que cette eau n’a aucune vertu thérapeutique. En revanche, le cerveau pourrait orchestrer la douleur, le mouvement et l’immunité. Cette idée s’appuie notamment sur la théorie du contrôle de la douleur (1965) de Ronald Melzack et Patrick Wall, qui montre que le cerveau module activement les signaux douloureux grâce à des « portes » nerveuses dans la moelle épinière et à l’interaction entre différentes fibres nerveuses. 

Ainsi, la guérison n’est pas progressive : elle jaillit d’un mécanisme brutal, où le corps retrouve soudain sa liberté fonctionnelle.

Un dernier miracle se produit : alors que la surdité le gagne, Beethoven compose sa Cinquième Symphonie, manifeste sonore d’un combat silencieux. À la fin du XVIIIe siècle, les premiers signes apparaissent, chaque conversation devient inaccessible et nourrit son retrait social. Rédigé en 1802, le Testament de Heiligenstadt expose un Beethoven au bord du précipice. Il y exprime ses pensées noires avant d’y affirmer son choix de vivre pour sa seule raison d’être : la musique. Alors que son état s’aggrave, il s’adapte et finit par jouer intérieurement chaque note, chaque vibration, comme si la musique n’avait jamais quitté son corps.

Aujourd’hui, les neurosciences parlent d’imagerie auditive, soit la capacité de percevoir dans son esprit des sons absents. Dans Musicophilia, le neurologue Oliver Sacks décrit comment ces expériences, chez certains patients, ne relèvent pas de simples souvenirs mais d’activations réelles des aires auditives. Chez Beethoven, cette audition intérieure devient la matière de sa création, la Symphonie du Destin. Le célèbre motif « ta-ta-ta-taa » naît ainsi d’une idée purement mentale, forgée par le sentiment du destin qui l’oppresse.

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