Comment la série House of Guinness aborde-t-elle le thème de la pression sociale opposée aux libertés individuelles ?

La série House of Guinness de Steven Knight est une saga familiale où les enjeux sociaux et le pouvoir politique se heurtent aux passions et aux volontés individuelles des personnages. Elle narre le destin des membres de la riche famille Guinness, producteurs de la bière éponyme, et décrit une société en métamorphose marquée par l’avènement de l’industrialisation sur fond de tragédie familiale et amoureuse.

Convenance et respectabilité s’opposent aux libertés individuelles : chaque personnage doit faire face à son destin et se retrouve plongé dans un dilemme complexe entre ses désirs, ses élans intimes, ses passions profondes et la pression sociale liée à la position prestigieuse des Guinness dans la société rigoriste du XIXᵉ siècle, où l’apparence dicte la survie et conditionne chaque choix.

L’intrigue se situe autour des années 1870 à Dublin. À cette époque, le pays demeure sous dépendance britannique, dans un contexte politique tendu entre, d’un côté, les indépendantistes irlandais, qui réclament la république, et, de l’autre, les unionistes qui soutiennent fermement la monarchie. Riche et puissante, la famille Guinness se place du côté conservateur, position qui garantit ses intérêts et la pérennité de son activité, mais qui l’oppose frontalement aux travailleurs de la brasserie. Cette opposition alimente les tensions sociales et nourrit les rancunes populaires, parfois explosives, au sein d’une ville déjà marquée par les fractures sociales.

La pression religieuse, sociale et politique est omniprésente et influence directement les comportements des membres de l’empire Guinness. À cette époque, scandales sexuels, politiques et financiers sont à proscrire lorsqu’on appartient à l’élite, car la respectabilité, la réputation et l’image publique peuvent faire le succès ou provoquer la ruine. Il devient crucial de légitimer son pouvoir social et économique par un vernis moral soigneusement entretenu, Les actes des Guinness sont surveillés et commentés ; ils doivent sauver les apparences pour assurer la pérennité de l’affaire familiale. C’est le nœud de l’intrigue : chaque épisode explore un nouveau scandale qu’il faut dissimuler avec soin.

Afin de correspondre à l’image de piété qu’il convient d’afficher dans l’Irlande chrétienne du XIXᵉ siècle. Le membre qui incarne le mieux la transgression de ces interdits est Arthur, l’aîné. Personnage public, il doit représenter la figure politique de la famille — il tente de briguer un siège au Parlement — mais il cumule plusieurs vices passibles de peines de prison : homosexualité, autrefois qualifiée de “crime de sodomie”, fraude électorale, ivresse, consommation d’opium et participation à des parties fines. Pour préserver les apparences, Arthur contracte un mariage d’intérêt avec Ellen, union purement politique destinée à véhiculer une image d’équilibre et de perfection ; « fashionable » dirait-on aujourd’hui. Le contrat de mariage régit strictement les comportements d’Ellen et stipule que si elle est libre d’avoir des relations sexuelles avec qui elle le souhaite, elle a en revanche interdiction « d’éprouver des sentiments ». Ce conditionnement émotionnel est outrepassé lorsqu’elle tombe amoureuse de l’homme de main de la famille et se retrouve enceinte, commettant ainsi le péché d’une grossesse hors mariage.

Le désir féminin et la liberté sexuelle occupent une place centrale dans les réflexions de la série, qui met en lumière le sacrifice imposé aux femmes, le peu de considération accordé à leurs élans émotionnels ou physiques, et la violence intime des sentiments refoulés. Elles sont les premières victimes des règles de la société patriarcale et conservatrice. Arthur, pourtant épris de liberté, n’hésite pas à faire avorter sa femme sans son approbation pour préserver son honneur. La complexité des rapports interpersonnels agit comme un miroir des problématiques rencontrées dans le domaine social.

La femme du XIXᵉ siècle n’a pas de rôle politique public, mais Steven Knight refuse de la réduire à une figure secondaire. Tout comme les hommes, les femmes de la série s’affranchissent parfois des modèles de vertu dictés par la société rigide et patriarcale de l’époque, révélant une volonté d’émancipation sensible dans le personnage d’Anne, la fille Guinness. Mariée à un pasteur, elle incarne la modestie par une conduite mesurée et un vêtement sobre et sombre, destinés à renvoyer l’image pieuse attendue. Coupable d’adultère, elle doit renoncer à son amant, donc aux plaisirs charnels, mais aussi à l’enfant qu’elle porte, afin d’éviter un scandale supplémentaire. Elle démontre ainsi sa force de caractère et sa capacité à sacrifier ses intérêts personnels au profit de ceux de la famille.

Les affres de la famille Guinness vont à l’encontre des principes du puritanisme et des codes moraux de l’époque : grossesse hors mariage, adultère, homosexualité, fraude financière. L’amour impossible est mis en relief, car dans la série, il n’est victorieux pour aucun protagoniste. L’impossibilité d’aimer librement en raison des statuts, des droits ou de l’image illustre la tragédie des destins pris au piège des pressions sociales victorieuses.

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