Comment La Végétarienne, le roman de Han Kang dénonce-t-il  la violence humaine ? 

La Végétarienne, publié en 2007, est l’un des ouvrages les plus importants de Han Kang. Elle obtient une reconnaissance internationale après la réception de l’International Booker Prize en 2016. En 2024, elle devient la première femme sud-coréenne à recevoir le prix Nobel de littérature. Le jury de l’Académie suédoise salue « sa prose poétique intense, qui affronte les traumatismes historiques et expose la fragilité de la vie humaine ».

Son œuvre entière est marquée par les soubresauts de l’histoire coréenne. Dans Impossibles Adieux, elle explore la violence historique et la mémoire collective. Le massacre de Gwangju, en mai 1980, s’impose comme un traumatisme originel qui la conduit à décrire la violence tapie chez l’humain. Cet événement désigne la répression sanglante d’un soulèvement populaire en faveur de la démocratie en Corée du Sud. Les manifestations ont tourné au drame lorsque l’armée a ouvert le feu sur les civils, faisant de ce moment un symbole national de la résistance et de la lutte pour la démocratie.

La Végétarienne met en scène la jeune Yonghye. Frappée par un terrible cauchemar, elle décide de devenir végétarienne. Méconnaissable, Yonghye finit par refuser de manger de la viande et rejette son mari. L’oppression exercée à son encontre n’est plus seulement physique : elle devient psychologique, puis symbolique. Par ce point de départ, Han Kang illustre la métamorphose presque onirique de la protagoniste, qui aspire à devenir végétale. Cette évolution est explorée tout au long de l’ouvrage sous le prisme du rêve, frôlant souvent le mystique.

Le cauchemar qui tourmente la jeune femme révèle une sensibilité singulière, transformée en un rejet total de la cruauté. Des éléments reviennent de manière récurrente dans ses rêves : le sang, la viande, la brutalité. Des songes douloureux mettent en scène des animaux égorgés sur un sol détrempé d’une couleur rougeâtre. Pour elle, l’homme ne peut renoncer à sa propre violence tout en continuant de l’infliger à autrui. Une vision qui pousse la protagoniste à interroger sa propre humanité et ce qui la détermine. Yonghye n’adopte pas un végétarisme « classique » : il s’agit plutôt d’un refus radical de la viande, nourri par une vision à la fois éthique et mystique. Cette rupture totale heurte son entourage et contrevient aux normes sociales qui l’oppressent.

La métamorphose est tangible, palpable. Les proches, à commencer par le mari et le père de Yonghye, s’offusquent de ce changement soudain et imprévisible. Inscrit dans un carcan social rigide, l’ouvrage interroge la place de la femme dans une société coréenne conservatrice. Comme dans de nombreux pays, la société sud-coréenne a connu des évolutions, mais le modèle patriarcal traditionnel perdure au sein des familles, avec des inégalités dans les tâches domestiques et les responsabilités. Ce patriarcat, toujours ancré culturellement, reste une source importante de violence de genre. Celle que Yonghye réfute engendre un second cycle de sévices, plus brutal et plus acerbe. Une violence symbolique s’installe, que Pierre Bourdieu définit dans La Domination masculine comme « une violence douce, insensible, invisible pour ses victimes mêmes, qui s’exerce essentiellement par les voies symboliques de la communication ». Les premières menaces sont implicites, camouflées. L’époux exerce progressivement une violence à l’encontre de la jeune femme. Une pression psychologique s’installe, prélude à une domination à la fois mentale et physique.

Au fil de son évolution, l’ouvrage inscrit cette brutalité comme une pierre angulaire qui renforce le détachement de Yonghye. L’autrice utilise une image hyperbolique du patriarcat et de sa violence. Loin d’être caricatural, ce choix contribue à renforcer la portée symbolique du roman. Peu après, lors d’un repas de famille, le père, impatient et irrité, finit par la forcer à manger de la viande. Face à l’impuissance de sa sœur, la scène illustre la rupture entre la brutalité masculine et la résistance féminine.

Han Kang interroge la normalité et la folie. La voix de Yonghye, qui s’affaiblit au fil du texte, s’inscrit comme une parole universelle refusant ce mouvement de haine et d’oppression. Ce rejet la conduit à une forme de dégénérescence brutale, une oppression qui finit par la déshumaniser. Elle renie son humanité dans le désir de se transformer en plante. Friedrich Nietzsche, dans Ainsi parlait Zarathoustra, disait : « Il y a toujours un peu de raison dans la folie. » L’action de la jeune femme contient une logique intérieure, un acte raisonné de révolte face à la brutalité du monde. Une société corsetée, fondée sur des normes et conventions sociales liberticides, pousse Yonghye à puiser sa liberté dans le fait de devenir végétale, tourner le dos au monde, aux humains et à la violence, quitte à en mourir.

La structure du texte souligne une nuance fondamentale. La folie de Yonghye semble décriée, mais les autres narrateurs n’en paraissent pas moins anormaux. Le triptyque permet de cerner la personnalité des trois personnages : dans la première partie, le mari, usant d’une indicible cruauté, symbole de sa propre médiocrité ; dans la deuxième, le beau-frère, sous couvert d’être un artiste, cède à des fantasmes érotiques qui le conduisent en prison ; dans la troisième, la sœur, victime de cet entourage, s’impose comme l’unique soutien de Yonghye, désormais internée.

Toute la force de ce texte est de raconter une histoire de la violence humaine à travers une jeune femme. L’usage de la polyphonie narrative permet d’appréhender Yonghye sous des perspectives différentes. C’est une manière habile de présenter la jeune femme sous une pluralité de regards, exprimant la complexité d’un personnage confronté à la violence qu’il s’inflige à lui-même. La focalisation interne conférée aux trois personnages permet une immersion totale dans ce monde. Par un style limpide, hyperbolique et poétique, à la frontière de l’imaginaire, Han Kang décrit avec précision les tourments d’une femme victime de sa propre existence. Ici, il n’est pas question de savoir comment lutter et vivre face à la brutalité du monde, mais comment y survivre.

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