L’Afrique du Sud, en tant que pays riverain en amont et puissance régionale historiquement dominante, agit comme le principal contrôleur de cette ressource vitale. Les rapports de responsabilité et de contrôle sont nettement délimités : Pretoria exploite la vaste majorité des eaux de l’Orange grâce à des infrastructures majeures construites unilatéralement, tandis que la Namibie, pays en aval, revendique un accès équitable et la reconnaissance de sa souveraineté le long du fleuve. L’héritage colonial — l’Afrique du Sud ayant administré le Sud-Ouest africain (actuelle Namibie) de 1920 à 1990 — persiste dans la gestion des ressources en eau, perpétuant une asymétrie de pouvoir que Windhoek cherche activement à corriger depuis son indépendance.
Le « comment » et le « pourquoi » de cette tension se manifestent d’abord dans la gestion des ressources en eau douce. L’Afrique du Sud a édifié un système de barrages pharaoniques, à l’instar du barrage de Gariep (anciennement Henri Verwoerd) et du barrage de Vanderkloof (anciennement P.K. le Roux), construits dans le cadre de l’Orange River Project lancé dans les années 1960, à une époque où la Namibie était encore sous administration sud-africaine. Ces infrastructures retiennent et transfèrent l’eau vers des régions arides d’Afrique du Sud, notamment pour l’irrigation intensive dans la province du Cap-Nord et pour l’alimentation du réseau urbain et industriel du Gauteng (Johannesburg, Pretoria), un bassin économique qui contribue à environ 33 % du PIB national. Les statistiques montrent qu’avant la création de la Commission du fleuve Orange-Senqu (ORASECOM) en 2000, l’Afrique du Sud était responsable de plus de 90 % des prélèvements d’eau dans le bassin, principalement pour l’agriculture irriguée, qui consomme à elle seule environ 78 % de l’eau prélevée. La Namibie, pourtant riveraine sur plus de 550 km, a longtemps été limitée dans son accès, n’utilisant qu’une fraction marginale de ce volume, ce qui entrave le développement de sa propre agriculture irriguée dans les régions frontalières, pourtant essentielles à la diversification de son économie largement fondée sur les mines et l’élevage.
L’organe de coopération, la Commission du fleuve Orange-Senqu (ORASECOM), établie par un accord signé à Windhoek en 2000, illustre cette tentative de multilatéralisme face à une situation de fait. Le Botswana, le Lesotho, la Namibie et l’Afrique du Sud en sont les signataires. Le « pourquoi » de l’ORASECOM est de promouvoir une gestion équitable et durable, mais le « comment » se heurte à l’asymétrie des investissements et des usages. La Namibie réclame la mise en œuvre effective du principe d’utilisation raisonnable et équitable, reconnu par le droit international coutumier des cours d’eau non navigables. Un point de discorde majeur concerne le tracé de la frontière dans le bas Orange. L’Afrique du Sud soutient que la frontière s’étend le long de la rive nord (namibienne) du fleuve, sur la base d’un accord datant de l’époque coloniale. La Namibie, en revanche, revendique que la ligne médiane du fleuve constitue la frontière internationale, une interprétation qui lui accorderait des droits de pêche et d’exploitation minérale sur l’intégralité de la largeur du fleuve, et non uniquement sur sa rive. Cette divergence d’interprétation cartographique alimente des incidents de patrouille frontalière et des différends liés à la pêche et à l’extraction de diamants alluviaux dans le lit du fleuve.
Les découvertes pétrogazières offshore dans le bassin sédimentaire de l’Orange, au large des côtes des deux pays, ont ajouté une nouvelle strate de tensions depuis 2022. Des compagnies internationales comme Shell et TotalEnergies ont multiplié les découvertes majeures dans les eaux namibiennes (Graff, La Rona, Jonker) et sud-africaines (bloc 3B/4B). Le « qui fait quoi » s’est ainsi étendu à la prospection d’hydrocarbures. La Namibie voit dans ces réserves pétrolières — estimées à plusieurs milliards de barils équivalent pétrole — une opportunité de transformer structurellement son PIB, estimé à 13 milliards de dollars en 2023, et de réduire sa forte dépendance économique à l’Afrique du Sud, qui représente le deuxième débouché commercial de la Namibie et un partenaire incontournable pour de nombreux services, avec un PIB nominal atteignant environ 380,7 milliards de dollars en 2023. Le « comment » de la tension réside dans la concurrence pour attirer les investissements étrangers dans cette zone transfrontalière stratégique, mais surtout dans l’impact environnemental potentiel et transfrontalier de l’exploitation. Windhoek et Pretoria partagent la responsabilité de la protection de l’embouchure du fleuve Orange, une zone humide classée Ramsar essentielle pour la biodiversité, et toute marée noire ou pollution générée d’un côté pourrait affecter l’autre. La Namibie s’inquiète également de l’expansion unilatérale des zones d’exploration sud-africaines, susceptibles d’empiéter sur sa zone économique exclusive (ZEE) et de compromettre ses futures recettes pétrolières.
Enfin, les questions de pêche le long de la frontière fluviale et dans l’estuaire constituent une source de friction récurrente. La Namibie a régulièrement exprimé son désaccord avec la gestion sud-africaine des stocks halieutiques, arguant que certaines pratiques affectent la reproduction des espèces migratrices dans l’estuaire. Bien que le secteur de la pêche namibien soit principalement centré sur les côtes atlantiques, il demeure un pilier de l’économie nationale, fournissant des emplois à plus de 18 000 personnes et contribuant significativement aux recettes d’exportation. Des incidents de patrouille navale et des arrestations de pêcheurs le long du fleuve Orange, où la ligne de démarcation reste contestée, sont régulièrement signalés. Le « pourquoi » de ces frictions réside dans l’absence d’un régime de gestion transfrontalière des pêches pleinement opérationnel et respecté par les deux parties, une situation exacerbée par la divergence persistante sur le tracé exact de la frontière. Le bassin de l’Orange n’est donc pas seulement une limite géographique, mais un espace où l’ancienne tutelle sud-africaine se heurte aux revendications de souveraineté et d’équité de la Namibie indépendante, faisant de ce fleuve un miroir des défis géopolitiques régionaux.