Héritier du romantisme noir allemand (un courant artistique né à la fin du XIXe siècle en réaction à l’optimisme rationnel des Lumières, explorant le monde intérieur, les pulsions et les peurs) et des formes d’expression déjà développées dans l’art pictural (Munch, Friedrich), le cinéma expressionniste utilise les avancées techniques de la photographie mouvante pour transmettre de nouveaux messages et susciter d’autres émotions.
Les décors de Caligari rejettent tout naturalisme. Les perspectives sont volontairement déformées, les murs, plafonds, portes et fenêtres ignorent l’orthogonalité, les ombres sont peintes sans tenir compte des sources de lumière. Dans ce contexte, le décor expressionniste devient le vecteur d’un message qui précède la narration. Comme le souligne l’historien Siegfried Kracauer dans From Caligari to Hitler : A Psychological History of the German Film, les décorateurs de Caligari transformaient les objets matériels en motifs émotionnels.
Ce choix esthétique s’inscrit dans un contexte historique précis. L’Allemagne, après la Première Guerre mondiale, traverse des crises politiques et économiques majeures : la chute de l’Empire et l’instabilité de la République de Weimar plongent le pays dans une inflation vertigineuse, tandis que la population se divise sur des questions morales et idéologiques. Dans ce climat, le cinéma devient un espace de réflexion et d’élaboration symbolique. Le décor expressionniste donne forme à cette instabilité multidimensionnelle.
Dans Caligari, cette instabilité se manifeste par une désorganisation systématique de l’espace : les axes deviennent illisibles, les lignes obliques brouillent la perspective. Toute l’architecture semble vaciller, privant le spectateur de repères. L’horreur des pertes humaines et l’angoisse collective issues de la guerre, difficiles à représenter, trouvent dans le décor expressionniste une forme indirecte mais lisible des traumatismes partagés.
Le décor occupe une place centrale dans le cinéma expressionniste allemand, car il offre une solution formelle à une crise de représentation. La guerre a profondément altéré les cadres de perception et les structures sociales. Représenter directement cette expérience aurait exigé un réalisme que le cinéma muet n’était pas prêt à explorer, ni techniquement ni artistiquement. Le détour par le décor permet d’exprimer cette crise sans la figurer explicitement. Dans les studios de l’UFA (Universum Film AG) à Berlin, l’une des sociétés de production les plus importantes de l’Allemagne sous la République de Weimar, le décor devient un outil dramaturgique.
Bien que Caligari ne crée pas entièrement le décor de cinéma stylisé (présent dans quelques films antérieurs comme Le Golem en 1920), il est le premier à proposer un univers visuel conçu comme un décor expressionniste cohérent.
Cette recherche stylistique se diffuse rapidement. Dans Nosferatu de Friedrich Wilhelm Murnau (1922), les décors utilisent des lieux réels — ports, montagnes, villages —, mais la mise en scène transforme l’espace en une architecture menaçante. Les angles de caméra allongent les ombres, les escaliers deviennent des vecteurs d’angoisse, les fenêtres cadrent des silhouettes fantomatiques. Selon Lotte Eisner dans The Haunted Screen (1952), cette esthétique s’inspire en partie de la tradition picturale allemande, notamment du romantisme noir de Caspar David Friedrich : l’espace n’est jamais neutre, il porte une charge métaphysique.
Dans Metropolis de Fritz Lang (1927), les architectures gigantesques — ponts superposés, machines monumentales, gratte-ciel futuristes — expriment la peur d’une modernité industrielle incontrôlable. Tandis que le cinéma réaliste cherche à reproduire le monde, le cinéma expressionniste révèle l’état intérieur d’une société tout entière.
Kracauer note que le cinéma de Weimar oscille entre « domination autoritaire et chaos instinctif ». Cette tension se retrouve dans les décors, à la fois structurés et disloqués. Ils montrent un monde où les repères traditionnels — spatiaux, sociaux, politiques — sont fragilisés. Par exemple, les agents administratifs de Caligari sont perchés sur des tabourets démesurément hauts, d’où ils peinent à descendre. Le décor expressionniste ne se contente pas d’accompagner l’angoisse collective : il devient le vecteur de messages politiques et symboliques.
Entre 1920 et 1930, le cinéma allemand redéfinit profondément la scénographie filmique. Le décor n’est plus un simple cadre pour l’action, il agit comme un dispositif psychologique. Plusieurs réalisateurs reprennent plus tard les décors expressionnistes. David Lynch, dans Eraserhead (1977), prolonge ce principe fondamental : le décor devient la traduction visuelle d’un état psychologique, plutôt qu’un simple « fond d’écran ».