Comment le manga Kingdom met-il en scène les grands débats théoriques des relations internationales ?

À l’heure où la multiplication des conflits armés et le retour d’une logique de rivalité de puissance s’installent au cœur des relations internationales, il peut sembler surprenant de chercher dans un manga des clés pour comprendre l’ordre international, la guerre et les relations entre États.

Kingdom est un manga mettant en scène la Chine de l’Antiquité à un moment où l’unification chinoise n’est pas réalisée : une série de royaumes combattants se fait la guerre pour la conquête, l’unification ou la survie. Bien plus qu’un manga de guerre, Kingdom propose des réflexions sur la nature des conflits et confronte plusieurs approches qui cherchent à comprendre les relations internationales.

À travers les luttes entre royaumes, Kingdom met en avant l’approche réaliste, héritière de penseurs comme Sun Tzu, Thucydide, Hobbes ou encore Machiavel. Selon les réalistes, l’espace international est anarchique : aucune autorité supérieure ne régule les comportements des États. Dans ce contexte de crainte et de défiance, ne pouvant être certains des intentions d’autrui, les États se mettent en quête de puissance afin de faire valoir leurs intérêts et leur survie. Les États ne sont donc ni guidés par la morale ni par un idéal universel, mais par la préservation de leur sécurité. La guerre apparaît ainsi comme un instrument ordinaire de la politique, selon la célèbre formule du théoricien militaire prussien Clausewitz : elle est « la continuation de la politique par d’autres moyens ». Dans cet environnement sans autorité, où les rapports de force structurent entièrement les relations, chaque État doit se préparer au conflit pour éviter d’être dominé. Cette absence de règle supérieure, combinée à la méfiance constante, fait de la guerre un phénomène naturel au sein de l’ordre international.

Kingdom ne se limite toutefois pas à une lecture strictement réaliste. À travers le roi Sei de l’État de Qin, le manga met en avant une ambition qui rappelle le projet du philosophe Kant : dépasser l’anarchie internationale pour instaurer une paix durable.

Dans une perspective libérale, Kant affirme que les États, guidés par leur raison, peuvent prendre conscience du caractère délétère de l’anarchie et choisir de s’unir sous un cadre juridique commun. Contrairement aux réalistes, cette reconnaissance de la raison rend la paix possible et montre que la guerre n’est pas une fatalité.

Le rêve de Sei est justement d’unifier les royaumes combattants chinois afin d’établir une autorité politique commune, mettant fin à la logique des rapports de force et ouvrant la voie à une paix durable.
Mais que vaut ce rêve, pourtant si noble, si le moyen d’unir les États sous une même autorité est d’utiliser la force en devenant lui-même agresseur ? Pour abolir la guerre, Sei doit d’abord la mener s’il veut unifier la Chine sous l’autorité du royaume de Qin. Dès lors, la frontière entre conquête et rêve de paix devient poreuse.


Kingdom interroge également le rôle du dirigeant. Le chef d’État doit-il être exclusivement guidé par la quête de la préservation de son État ? Cette question apparaît lorsque la princesse Nei de l’État de Han voit son territoire envahi par l’État de Qin. Comprenant rapidement que la victoire est impossible et consciente qu’un affrontement mènerait à une défaite certaine, elle est prête à ouvrir les portes de sa cité afin d’épargner son peuple et son armée, quitte à sacrifier l’honneur de son royaume et à se soumettre à une souveraineté extérieure.


Considérant qu’ils sont dépositaires d’un héritage, d’une souveraineté et d’une culture, une partie de l’élite souhaite livrer le combat et tout faire pour se battre face à l’envahisseur. Comme Machiavel, certains dirigeants considèrent que leur rôle est avant tout d’assurer la continuité de l’État. Selon cette perspective, la morale et les vies humaines passent au second plan. Le dirigeant doit avant tout mener une politique permettant de garantir la survie de l’État, même si la population est menacée.
Pour les dirigeants de l’État de Han, le dilemme est accablant : livrer bataille, aussi destructrice soit-elle, ou abandonner sa souveraineté à un État extérieur qui garantit un avenir commun. Dans les deux cas, l’État de Han est condamné, mais il lui revient de décider de sa fin entre honneur et destruction ou reddition et humiliation.


Parallèlement, le manga soulève la question du comportement à adopter en territoire conquis. Le roi Sei privilégie la clémence et la tolérance, cherchant à faire adhérer les populations par la promesse d’un avenir meilleur. À l’opposé, son général Kanki gouverne en despote, considérant que la répression et la violence facilitent l’obéissance. À l’image de Machiavel, il estime « qu’il est beaucoup plus sûr d’être craint que d’être aimé ». La crainte, érigée en vertu politique, assure une docilité plus durable que l’amour, par nature éphémère et incontrôlable. Machiavel ne recommande pas de tyranniser, mais de gouverner par la peur de manière mesurée afin d’éviter le ressentiment. Dans un monde où les hommes sont avant tout guidés par leurs intérêts, vouloir être aimé est un vœu pieux ; être craint est la posture que le dirigeant doit incarner pour établir durablement son autorité.


Ainsi, Kingdom met en avant le processus d’unification de la Chine, où l’anarchie pousse chaque État à chercher la puissance pour assurer sa survie. Le rêve du roi Sei a pour objectif de dépasser cet état de rivalité et de bâtir une paix durable. Loin d’apporter des réponses, Kingdom met avant tout en confrontation les différentes approches permettant d’observer les relations internationales, des questionnements trouvant un écho particulier en ce début de XXIe siècle.

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