Comment le trafic de captagon s’adapte-t-il en Syrie depuis la chute du régime Assad ?

La chute du régime de Bachar el-Assad en Syrie en décembre 2024 a mis fin à la sponsorisation étatique du marché du captagon. Produit auparavant à l’échelle industrielle, le captagon constituait la principale source de revenu de la famille Assad, rapportant entre 3 et 5 milliards de dollars par an selon les estimations. À son arrivée au pouvoir, le nouveau président Ahmed al-Charaa s’est engagé à démanteler ce marché.

En juin 2025, le gouvernement annonçait avoir détruit toutes les usines de production. Pourtant, loin de disparaître, ce marché se transforme et s’adapte pour répondre à une demande toujours forte. Il se fragmente et s’éparpille, offrant l’opportunité à de nouveaux acteurs d’y entrer. Le principal risque pour Damas reste l’utilisation du trafic de captagon par des groupes armés pour financer des soulèvements contre le gouvernement syrien.

Le captagon, initialement nom d’un médicament à base de fénétylline, désigne aujourd’hui une drogue synthétique psycho-stimulante, généralement composée d’un mélange d’amphétamine, de caféine et d’autres additifs. Bon marché et facile à produire, il est très populaire au Moyen-Orient. Le captagon se vend principalement dans les pays du Golfe, où la pilule atteint environ 20 dollars contre 1 dollar en Syrie. Pendant plus d’une décennie, la Syrie produisait 80 % du captagon mondial. Depuis l’arrivée d’al-Charaa, le gouvernement a médiatisé la destruction des principales usines de production autour de Damas, Homs et dans les zones côtières et frontalières. Ainsi, durant les quatre premiers mois de 2025, plus de 200 millions de pilules ont été saisies dans les laboratoires, installations militaires et hangars syriens, soit vingt fois plus que toutes les saisies réalisées sous le régime Assad en 2024. Au printemps 2025, les nouvelles autorités syriennes ont ensuite tenté de s’attaquer aux racines du réseau en arrêtant des figures proéminentes du trafic de captagon en Syrie et à l’étranger. Malgré ces perturbations, le marché du captagon reste actif et s’est même complexifié.

La destruction des sites de production et des grands stocks de captagon a immédiatement fait augmenter le prix de la pilule, réduit sa qualité et fragmenté les lieux de production, de distribution et de trafic. Pour répondre à la forte demande malgré les perturbations, le captagon est souvent mélangé à d’autres stupéfiants et composants. L’arrivée de nouveaux producteurs moins expérimentés affecte aussi sa qualité, augmentant les risques pour les consommateurs. La recette du captagon est facilement modifiable, et les trafiquants s’adaptent aux composants disponibles. Le démantèlement des grands sites de production a dispersé les trafiquants, profitant à ceux spécialisés dans la production à petite échelle. Désormais, la production se limite surtout à des laboratoires mobiles installés dans des appartements ou des ateliers, qui se déplacent et se concentrent dans les zones frontalières, notamment avec la Jordanie et le Liban. La dispersion et la flexibilité des producteurs et trafiquants dans des zones où Damas exerce un contrôle limité rendent la lutte contre le narcotrafic particulièrement difficile.

La chute d’Assad a marqué un tournant dans l’organisation du marché du captagon, mais celui-ci avait déjà commencé à se fragmenter et à se diversifier dès 2021. La famille Assad, sous sanctions et isolée diplomatiquement, tentait alors d’améliorer ses relations avec les pays régionaux en régulant davantage la production et la distribution de captagon, mettant en scène des saisies et destructions de pilules. En 2024, plusieurs laboratoires avaient été identifiés : trois en Irak, trois au Koweït, deux en Turquie, un en Égypte et un au Soudan. Cependant, la création de petits sites de production improvisés et dispersés ne suffit pas à répondre à la demande. Selon une étude du Centre de lutte contre le terrorisme de l’Académie militaire de West Point, il est probable que les intermédiaires et entrepreneurs du marché non arrêtés et ayant quitté la Syrie cherchent à établir de nouveaux laboratoires à grande échelle et à renforcer leurs liens avec le crime organisé dans différents pays. Des pays au contexte sécuritaire volatile comme le Yémen ou le Soudan semblent être des cibles privilégiées. La diminution des stocks de captagon pourrait aussi favoriser le développement d’autres drogues, comme les méthamphétamines, plus addictives.

En Syrie, l’instabilité et la compétitivité accrue sur le marché du captagon intensifient la violence liée au narcotrafic. Cette période de transition redéfinit les rapports de force, entraînant une lutte pour le contrôle des zones de production, de distribution et de trafic. Des affrontements ont été observés dans les mois suivant la chute de Bachar el-Assad, notamment dans la vallée de la Beqaa. Selon le New Lines Institute, une lutte efficace contre le captagon doit s’accompagner d’une amélioration de la situation économique, d’un renforcement des institutions, d’un meilleur contrôle territorial, d’une stratégie sanitaire et d’une coopération internationale accrue. Aujourd’hui, le pouvoir à Damas reste fragile, composé d’un amalgame de groupes aux priorités divergentes, et ne contrôle pas l’ensemble du territoire. Le contexte de fragilité, de pauvreté et d’insécurité sociale favorise l’implantation du marché des stupéfiants, qui offre un revenu stable aux personnes en situation de précarité et des opportunités aux entrepreneurs du captagon. Nick Krohley, ethnographe spécialisé dans les conflits, et Ian Larson, chercheur indépendant sur les économies illicites, ont co-écrit un rapport sur l’avenir du captagon au Moyen-Orient. Ils soulignent que l’utilisation des revenus du captagon par les trafiquants pour opérer en Syrie et contrer les efforts de démantèlement d’al-Charaa jouera un rôle clé dans l’implantation, la durabilité et l’expansion de ce marché.

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