Comment les journalistes peuvent-ils concilier devoir d’information et réalité du terrain ?

Informer sous les bombes : la place du journalisme en temps de conflit

En temps de guerre, l’information devient une arme aussi puissante que les armes elles-mêmes. En première ligne, les journalistes ont le devoir de transmettre des faits vérifiés tout en affrontant des conditions extrêmes. Ce décryptage s’appuie sur une interview de Khadija Toufik, journaliste indépendante et photographe au Moyen-Orient. Le 7 octobre 2023, présente à Tel-Aviv lors de l’attaque du Hamas, elle a proposé à TV5MONDE de raconter ce qu’il se passait. Débute alors sa carrière de journaliste pigiste en Israël et en Palestine.

Face à des parties qui cherchent à imposer leur récit, elle maintient une approche objective en restant factuelle : « je suis sur le terrain pour constater des événements que j’ai pu moi-même voir ». Pourtant, cela lui a valu des attaques, notamment sur Instagram. En publiant des images d’otages israéliens amaigris, elle a été critiquée par une réalisatrice qui l’a accusée de nuire à la cause palestinienne. « Elle a le droit d’être pro-palestinienne, car elle n’est pas journaliste, mais elle n’a pas à attaquer mon travail ni à me dire comment le faire ». Lorsqu’on lui demande si elle rencontre des difficultés pour vérifier les informations et comment elle parvient à rester objective, elle est catégorique : la propagande existe des deux côtés. « J’ai pu le constater lors d’un raid israélien. J’ai vu que les victimes étaient de jeunes collégiens, alors que l’armée israélienne annonçait avoir neutralisé quatre terroristes. » Dans ce contexte, « pour rester objective, je reste factuelle : je vais sur place, je vérifie, et je recoupe les versions de l’armée israélienne et de l’autorité palestinienne. Mon rôle est d’apporter une information vérifiée sur le terrain. »

Pour Khadija Toufik, l’un des principaux obstacles à l’information sur le terrain est la sécurité. « Depuis le 7 octobre 2023, aucun assureur ne couvre les journalistes en Israël et dans les territoires palestiniens », explique-t-elle. « C’est à mes risques et périls : en cas de blessure ou de décès, aucun rapatriement ni soin n’est possible. » Depuis le 7 octobre 2023, au moins 200 journalistes ont été tués selon Reporters Sans Frontières. 

La pression psychologique est aussi importante. À son arrivée à l’aéroport de Tel-Aviv, elle est retenue par les autorités : « ils fouillent téléphone, conversations privées, photos, réseaux sociaux. Ils essaient d’inverser les rôles, mais ce n’est pas à moi d’avoir honte, je fais mon travail. Il faut, d’une certaine manière, se plier aux attentes des autorités. Je n’ai jamais rencontré de restrictions de déplacement, mais Israël attend qu’on couvre aussi le côté israélien. Toutefois, je n’ai pas besoin qu’on m’impose quoi que ce soit, parce que mon rôle est de raconter la vérité, des faits indiscutables. »

La journaliste s’inquiète pour l’avenir de la profession : « si on commence à avoir peur d’aller sur le terrain ou de raconter la vérité, il y a un gros problème journalistique – il en va de la survie de la démocratie. »

Les récits divergent selon les lignes éditoriales. Le choix des mots le montre : les médias israéliens parlent de terroristes pour désigner le Hamas, alors que les médias palestiniens parlent de résistants. « Les journalistes palestiniens ne peuvent pas couvrir ce qui se passe en Israël car ils n’ont pas de liberté de circulation. De leur côté, les médias israéliens se concentrent souvent sur leur propre perspective, bien que des médias, comme +972 Magazine, rassemble journalistes israéliens et palestiniens pour traiter la situation dans son ensemble. » Quant aux médias occidentaux, ils ont une approche plus neutre et objective. « On a parfois l’impression que tout le monde nous déteste », confie-t-elle. Pourtant, cette expérience est une école journalistique : « nous ne sommes pas des militants, nous sommes dans le factuel. Mon rôle n’est pas de défendre une cause, mais de rapporter la réalité. J’éclaire des faits, ensuite les politiques en feront ce qu’ils veulent. »

Vous aimez lire nos décryptages ?

Soutenez-nous ! Parce que nous sommes un média :

Nos Dernières Synthèses

Comment l'Iran instrumentalise les migrants afghans sur son sol ?

L’instrumentalisation des migrants afghans par l’Iran repose d’abord sur u...

L'usage massif des drones en Ukraine marque-t-il un tournant dans les doctrines de guerre convention...

Si les innovations technologiques ont toujours transformé les modes de combat de...

Quel est l’état des relations entre la Chine et l’Iran ?

Téhéran et Pékin se retrouvent sur une posture commune d’anti-occidentalis...

Rejoignez notre communauté

Recevez chaque semaine nos derniers dossiers, grands entretiens et décryptages dans votre boite mail !