Comment les livres peuvent-ils changer nos vies ?

Solitaire, renfermé sur soi, asocial : les clichés liés à la lecture évoquent souvent l’image d’un rat de bibliothèque. Pourtant, cette activité en apparence casanière ouvre la porte vers les autres. En lisant, nous sortons de nous-mêmes et notre empathie grandit à mesure que les émotions des personnages supplantent les nôtres.

Rita Carter, écrivaine et journaliste spécialisée dans les travaux sur le cerveau humain, s’appuie sur une étude de l’Université d’Emory (2018) : la lecture nous permet d’apprendre ce qu’il y a dans la tête d’un personnage, mais aussi d’expérimenter sa perception, de la douleur aux jugements. L’expérience que nous lisons et ce que nous avons vécu deviennent presque équivalents dans le cerveau. Notre perception des autres s’en trouve approfondie, tout comme celle de notre propre vie. Les écrivains dessinent le contour de quotidiens parfois semblables aux nôtres, offrant au lecteur un regard neuf sur la richesse de sa vie. Arlette Laguiller l’exprime ainsi : « Lecture, une bonne façon de s’enrichir sans voler personne. »

Dans un monde en constante évolution, ces nouveaux regards sur la vie restent précieux, voire indispensables. Le livre devient un outil de compréhension de la société dans laquelle le lecteur s’inscrit. Belinda Cannone, invitée en 2018 à La Grande Librairie, citait Le Deuxième Sexe, soulignant l’inspiration qu’il a représentée pour de nombreuses femmes. Le livre agit alors comme un vecteur de changement à l’échelle sociétale, portant un message fort : « N’écoutez pas les normes », ce qui impliquait, à l’époque, une transformation profonde de la vision du rôle des femmes dans la société. La lectrice acquiert ainsi un savoir qui lui permet d’aborder ses ressentis avec un regard nouveau, et, par extension, la société.

Les mots prennent ici un pouvoir immense, presque salvateur, car nommer fait exister. Samah Karaki, neuroscientifique franco-libanaise, rappelle qu’éviter d’utiliser un mot peut empêcher ou freiner l’existence même de ce qu’il désigne dans la conscience collective ou individuelle. Albert Camus notait d’ailleurs : « Il est vrai peut-être que les mots nous cachent davantage les choses invisibles qu’ils ne nous révèlent les visibles. »

Ce phénomène est particulièrement frappant : les récits que nous nous faisons, et surtout les mots que nous utilisons, modifient durablement notre représentation du réel. Samah Karaki l’explique : les mots sont connectés entre eux par champs sémantiques. À force d’entendre certains mots associés, le cerveau finit par les lier automatiquement. Par exemple, la répétition de discours racistes ou homophobes – dans des livres comme dans divers journaux – crée des associations de mots, souvent des clichés, extrêmement rapides. Lire des récits multiples et diversifiés devient donc essentiel pour une appréhension du monde riche, nuancée et affranchie d’associations trop rapides, nuisibles à autrui.

À cette compréhension enrichie du monde s’ajoute une capacité accrue à imaginer de nouvelles possibilités. La lecture nourrit les imaginaires, et cette caractéristique ne concerne pas seulement les essais, mais aussi la fiction. Albert Einstein croyait en l’influence des contes de fée sur l’intelligence des enfants. Dans un article pour The Guardian, Neil Gaiman racontait sa participation à une convention de science-fiction en Chine, en 2007. La science-fiction y était reconnue comme importante, car les personnes les plus aptes à innover, à imaginer différents futurs, étaient celles qui en avaient lu durant leur enfance.

La lecture ne rend pas la vie soudainement simple. Pourtant, au-delà de son influence sur la vie du lecteur, le livre joue un rôle social majeur.

Bibliothèque Sans Frontières, une association française, en fait son cœur de métier en facilitant l’accès des populations vulnérables à l’éducation, à la culture et à l’information. Active dans plus de 30 pays, elle installe des bibliothèques dans le plus de villes possible. Ces lieux créent des liens autour des pages, des mots et des discussions.

La lecture peut aussi se concrétiser en action, voire en bataille. En Afghanistan, à Kaboul, des centaines de femmes lisent et débattent de livres interdits par les talibans. Leur combat prend une importance capitale : les livres interdits sont souvent l’œuvre de femmes, comme pour effacer leur place dans les productions de savoir. La lecture leur permet de résister en soi, mais cet acte personnel s’inscrit aussi dans une résistance collective et émancipatrice.

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