Lancée en 2011 par deux entrepreneurs néo-zélandais, Matthew Buchanan et Karl von Randow, l’application Letterboxd a pour objectif principal de créer un espace de partage et d’instaurer une « véritable expérience sociale autour du cinéma ». Dès sa création, son vœu est donc de se distinguer des plateformes de critique de film en ligne telles que Rotten Tomatoes et IMDb en proposant un réel lieu d’échange. Il faut cependant attendre le Covid-19 pour que l’application rencontre un véritable écho. La plateforme passe alors de 1,7 million d’utilisateurs à 15 millions et attire surtout des jeunes : 66 % de ses utilisateurs en 2024 avaient moins de 34 ans. Des profils jeunes, habitués aux réseaux sociaux et à leurs codes.
Avec Letterboxd, la simple critique de cinéma proposée par des médias plus classiques, tels que les journaux ou les plateformes en ligne, est dépassée. Disposer d’un espace d’interaction permet à l’utilisateur de ne plus être un simple spectateur : il peut s’exprimer via les likes, les commentaires et les notes. Il n’existe plus d’autorité culturelle unique dictant sa voix : chacun peut partager son opinion librement, de manière personnelle, émotionnelle, voire humoristique. Les critiques ne répondent plus à des codes stricts et laissent place à l’inventivité des utilisateurs. Le vocabulaire technique peut être mis de côté au profit d’un langage plus proche de celui des réseaux sociaux, avec phrases courtes, memes et références pop.
Ce qui change avec Letterboxd, c’est que l’application crée une véritable communauté qui influence notre façon de noter et même de regarder les films. Là où, historiquement, le jugement critique émanait d’institutions (revues spécialisées, critiques professionnels, festivals), il devient aujourd’hui le produit d’influences et de comparaison sociale : les utilisateurs façonnent leurs goûts au contact des autres. Avec ce genre de plateforme « interactive et communautaire », les opinions ne s’élaborent plus dans l’isolement, mais dans un espace collectif où la reconnaissance par les pairs joue un rôle central. Noter, commenter ou aimer un film est directement influencé par ce que pensent les autres membres de la communauté, dont on recherche souvent la validation. Cette pression pousse certains à modifier leurs modes d’expression en adoptant les codes de la cinéphilie dominante. Cela se voit particulièrement lorsqu’il est question de critiquer des films dits « cultes » : l’utilisateur peut s’autocensurer ou réévaluer son opinion pour se conformer à la tendance générale. La création du profil, cœur de tout réseau social, devient elle aussi un véritable geste social. L’utilisateur est libre de se présenter comme il l’entend et, pour certains, c’est un moyen de performer sa cinéphilie pour être validé par la communauté. En ce sens, avec Letterboxd, la critique n’est plus seulement un acte de jugement, mais un acte de présentation de soi, influencé par la communauté.
Si Letterboxd change notre manière de critiquer un film en utilisant des mécanismes propres aux réseaux sociaux plus classiques, il se démarque aussi de ces plateformes par le type d’interaction et le contenu qu’il propose. Comme d’autres applications centrées sur une passion commune, telles que Strava pour le sport, Letterboxd construit un réseau plus intime, fondé sur un centre d’intérêt partagé. C’est une application moins invasive : elle a très peu recours aux algorithmes, il n’y a donc pas de fil d’actualité et moins de « doom scrolling ». Différente des plateformes plus généralistes comme Instagram ou TikTok, Letterboxd se présente comme un espace plus apaisé, un refuge pour les cinéphiles.
Cependant, comme tout réseau social, Letterboxd présente aussi des aspects négatifs. Certains mécanismes de l’application incitent parfois à privilégier la quantité de films regardés. Une logique de compétition s’installe et conduit des utilisateurs à faire de la collection de films un véritable objectif. Cette tendance s’explique notamment par la mise en avant des statistiques : votre nombre de films visionnés au cours de l’année apparaît publiquement sur votre profil, transformant l’expérience de spectateur en performance mesurable. L’utilisateur est ainsi conscient de son « score » et peut être tenté de regarder un film uniquement pour l’augmenter. On retrouve cette logique quantitative avec le système, plus connu, des likes. Les commentaires les plus likés sont mis en avant par la plateforme, de même que les profils des utilisateurs qui en sont à l’origine, créant une course à la reconnaissance. Le jeu et la compétition prennent parfois le pas sur la passion et le partage décomplexé. Ici, le paraître trouve sa place, mais la mise en scène de soi passe moins par l’exposition de sa vie privée que par celle de son capital cinéphile — nombre de films vus, films rares découverts, goûts affirmés pour certains réalisateurs éloignés du mainstream… En réinventant la critique de cinéma à l’ère des réseaux sociaux, Letterboxd en révèle l’ambivalence : un espace d’expression et de communauté, mais aussi de comparaison et de performance.