Comment Paul Mescal participe-t-il, à travers ses rôles, à la redéfinition contemporaine de la masculinité sensible et émotionnelle dans le cinéma d’auteur ?

Acteur irlandais révélé par la série Normal People en 2020, consacré avec Aftersun en 2022 et deux BAFTA Awards, Paul Mescal incarne par ses choix l’une des figures majeures de la redéfinition contemporaine de la masculinité dans le cinéma d’auteur. Loin des archétypes virils et dominateurs qui ont longtemps structuré le regard masculin sur les corps masculins, il propose une forme d’incarnation intime et vulnérable de l’homme.

Il participe à la représentation de nouvelles formes de masculinités sur grand écran qui remettent en question les « modèles hégémoniques », notamment théorisés par Raewyn Connell en 1995 dans son ouvrage Masculinities, qui dominaient alors au cinéma. À travers des personnages introvertis, blessés, souvent confrontés à des troubles mentaux, Mescal illustre l’émergence d’une masculinité réflexive et affective, en phase avec les mutations socioculturelles contemporaines.

Dans Normal People, adaptation du roman de Sally Rooney, Mescal interprète Connell, un adolescent irlandais prisonnier des codes virils imposés par son milieu. Sa pudeur, sa difficulté à exprimer ses émotions et sa honte de la vulnérabilité renvoient à ce que Raewyn Connell définit comme la tension entre « masculinité hégémonique » et « masculinités subalternes ». Le personnage déconstruit progressivement l’idée selon laquelle la domination masculine serait naturelle ou désirée. Ce déplacement du regard s’inscrit dans ce que Judith Butler nomme en 1990 dans son ouvrage Gender Trouble la « performativité du genre ». Dans la série, Connell refuse les comportements attendus et déstabilise la norme hétéropatriarcale qui structure la représentation des hommes à l’écran.

Cette évolution se confirme avec Aftersun de Charlotte Wells, où Paul Mescal incarne un jeune père en proie à la dépression. Nostalgique et introspectif, le film déconstruit la figure du père protecteur et rationnel, la fragilité psychologique devenant une dimension constitutive de l’identité masculine. Par la mise en scène de son corps silencieux, meurtri par un mal-être interne filmé dans la lumière vacillante des souvenirs, Mescal incarne ce que Pierre Bourdieu décrivait dans La Domination masculine en 1998 comme une tension entre la soumission à la norme virile et la souffrance qu’elle engendre. Bourdieu explique que la domination masculine repose sur un habitus viril, c’est-à-dire un ensemble de dispositions incorporées qui poussent les hommes à se comporter conformément aux attentes sociales (être fort, compétitif, peu émotif, dominateur…). Cette injonction produit aussi de la souffrance, notamment émotionnelle et relationnelle.

Cette reconfiguration s’inscrit dans un contexte plus global de transformation du cinéma d’auteur, où les récits masculins s’ouvrent à l’émotion, à la vulnérabilité et à la parole intime. Comme l’a montré Susan Jeffords dans Hard Bodies: Hollywood Masculinity in the Reagan Era en 1994, le cinéma hollywoodien des années 1980 construisait un idéal masculin. En témoignent les films d’action Terminator et Rocky, joués respectivement par A. Schwarzenegger et S. Stallone, fondés sur le « hard body », un homme fort, musclé, invulnérable. Les rôles de Paul Mescal se situent à l’opposé : le corps y représente un lieu de doute, de tendresse et d’exposition, comme en témoigne son incarnation d’Adam dans All of Us Strangers d’Andrew Haigh sorti en 2023. Ce dernier est un homme solitaire hanté par la perte et le passé, qui entame une relation intime avec son voisin lui permettant de confronter sa propre vulnérabilité et de renouer symboliquement avec ses parents disparus. Cette mutation traduit, selon Rosalind Gill dans Gender and the Media paru en 2007, une nouvelle forme de masculinité dite « postféministe », qui valorise la sensibilité sans renoncer entièrement aux privilèges symboliques du masculin.

Cette représentation demeure ambivalente. Si Paul Mescal, par ses choix de rôles, semble ouvrir la voie à une forme de masculinité plus sensible à l’écran, celle-ci reste socialement et esthétiquement située : celle d’un homme blanc, jeune, hétérosexuel et conforme aux standards corporels dominants. Cette tension révèle la persistance d’une normativité du corps masculin au cinéma, même dans les représentations dites subversives. La vulnérabilité qu’incarne Paul Mescal est permise par son appartenance à une position de pouvoir esthétique et symbolique, son corps restant désirable, athlétique, filmé avec douceur et sensualité. Cette limite apparaît dans Gladiator II réalisé par Ridley Scott en 2024, où il interprète un guerrier à la virilité exacerbée qui contraste avec ses choix précédents. Ce retour à la figure héroïque marque la réaffirmation d’une masculinité spectaculaire et violente, inhérente aux péplums, mais illustre l’impossibilité pour le cinéma de se détacher entièrement de la fascination pour le corps masculin héroïque.

Paul Mescal incarne à la fois la promesse et la contradiction d’une nouvelle masculinité cinématographique. Par ses rôles introspectifs, il ouvre un espace pour une masculinité émotionnelle et vulnérable, en résonance avec les transformations sociétales observées par Connell et Butler. Mais cette redéfinition reste prise dans les structures symboliques du pouvoir masculin et du regard hétérosexuel dominant. Les films menés par un personnage masculin dont la sensibilité est centrale demeurent marginaux. Son parcours témoigne moins d’une révolution que d’une négociation permanente entre sensibilité et virilité, entre corps exposé et corps maîtrisé, reflétant les paradoxes de la masculinité contemporaine.

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