Dans quelle mesure la poussée de l’extrême droite au Royaume Uni transforme-t-elle les rapports aux migrations ?

En Europe, les partis d’extrême droite progressent, portés par des discours sur l’immigration et l’identité nationale. Le Royaume-Uni n’y échappe pas : Reform UK, dirigé par Nigel Farage, a obtenu de forts résultats aux élections locales de mai 2025, remportant 677 sièges au sein des conseils locaux, soit 41 % du total dans un terrain historiquement dominé par les partis travailliste et conservateur.

Dans leur ouvrage Brexitland. Identity, Diversity and the Reshaping of British Politics, Maria Sobolewska et Robert Ford montrent que la montée de l’extrême droite reflète un changement du rapport à l’immigration, désormais perçue comme un enjeu identitaire. Le Brexit en a été l’expression la plus visible, révélant une société divisée entre ouverture et repli.

Selon un sondage de septembre 2025, Reform UK obtiendrait 311 sièges sur 650 à la Chambre des communes, à 15 sièges de la majorité absolue. Le parti met en avant la « priorité aux citoyens britanniques » et le « renforcement des frontières », avec des mesures concrètes comme la promesse de Nigel Farage d’expulser jusqu’à 600 000 migrants en cinq ans. Ces positions sont renforcées par l’opinion publique : d’après YouGov, 71 % des sondés jugent l’immigration excessive sur la dernière décennie, montrant que la question migratoire occupe une place centrale dans le débat public. Ce discours est porté par des figures d’extrême droite comme Farage et l’activiste Tommy Robinson.

Le 13 septembre à Londres, Tommy Robinson a organisé d’importantes manifestations anti-immigration, rassemblant entre 110 000 et 150 000 participants. L’événement a été marqué par des propos particulièrement durs à l’égard de l’immigration illégale et a reçu Éric Zemmour et Elon Musk par visioconférence. Elon Musk a notamment déclaré : « Soit vous ripostez, soit vous mourez », renforçant le ton martial et alarmiste de l’événement. Les principaux arguments de l’extrême droite pour justifier ces idées anti-migratoires concernent la volonté de « préserver les valeurs, l’identité et la culture britannique », pour reprendre les termes du parti Reform UK présents sur leur site.

L’extrême droite britannique prend forme dans les années 1930 avec l’Union britannique des fascistes (BUF), fondée en 1932 et caractérisée par un fort antisémitisme. Bien que le BUF n’ait jamais participé aux élections et ait été interdit pendant la Seconde Guerre mondiale, ses héritiers, notamment l’Union Movement, ont renforcé le lien entre extrême droite et contrôle de l’immigration, via le Commonwealth Immigrants Act, qui limitait l’arrivée et la naturalisation des migrants du Commonwealth. Dans les décennies suivantes, ce positionnement hostile à l’immigration a été repris par diverses figures politiques, dont Enoch Powell avec son discours des « fleuves de sang » en 1968, qui présentait les flux migratoires comme une menace pour l’identité nationale.

Cette hostilité persiste aujourd’hui chez de nouveaux partisans de l’extrême droite, alors que l’immigration reste un enjeu central : en août 2025, 48 % des Britanniques la considéraient comme le principal problème du pays. Depuis le 1er janvier 2025, 36 954 personnes ont traversé la Manche pour atteindre les côtes anglaises, approchant déjà le total de l’année 2024 (36 816). Selon le Runnymede Trust, médias et politiciens ont créé un « environnement hostile » envers les migrants, utilisant des termes déshumanisants comme « illégal » ou « afflux », ce qui légitime discriminations et violences, et illustre les dangers d’une rhétorique d’extrême droite omniprésente. Dans ce contexte, les partis d’extrême droite jouent un rôle central en exploitant directement certains événements médiatiques. En août 2024, des agitateurs d’extrême droite ont exploité la désinformation autour du meurtre de Southport, présentant à tort le suspect comme un migrant, pour organiser des manifestations violentes. Cet épisode illustre comment l’extrême droite transforme des événements tragiques en outils de peur, renforçant le récit d’une immigration perçue comme une menace identitaire.

Face à ce climat, les partis plus modérés durcissent leurs politiques migratoires, comme le montre l’accord de 2022 entre le gouvernement de Boris Johnson et le Rwanda pour expulser les demandeurs d’asile arrivés illégalement. Bien que ce « Plan Rwanda » ait été abrogé en 2024 à l’arrivée au pouvoir du Parti travailliste, il reste emblématique d’une approche centrée sur le contrôle des flux migratoires, poursuivie aujourd’hui à la fois par les conservateurs et par Reform UK, qui affichent des positions strictes sur l’immigration et l’asile.

Ce revirement se retrouve dans le discours travailliste, partagé entre se distinguer des conservateurs et séduire un électorat sensible aux arguments sécuritaires. Dans leur ouvrage de 2020, Sobolewska et Ford montrent que cette pression pousse les partis à durcir leur politique migratoire. Le gouvernement de Keir Starmer a adopté un ton plus ferme sur la migration, comme l’illustrent les propos de Shabana Mahmood, ministre de l’Intérieur, qui affirmait en septembre 2025 que les « migrants arrivés légalement devront contribuer à la société pour mériter leur droit de rester ». Cette évolution, du point de vue des partis historiques, montre que la gestion des flux migratoires est désormais façonnée par un discours dominant axé sur la priorité nationale et la méfiance, un discours largement promu par l’extrême droite britannique, qui a fait de cette question un marqueur identitaire.

Selon The Economist, la réussite scolaire des jeunes issus de l’immigration et leur présence à des postes politiques montrent l’efficacité du modèle britannique d’intégration. Pourtant, la montée de Reform UK et des mouvements anti-immigration a renforcé une position politique plus restrictive envers les réfugiés.

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