Cette élection était décisive pour l’avenir de cette république insulaire, reconnue uniquement par la Turquie et couvrant moins de 30 % de l’île. La RCTN est née en 1974, à la suite d’une intervention militaire turque en réponse à une tentative de coup d’État menée par des officiers grecs putschistes visant à rattacher l’île à la Grèce. La Turquie, invoquant la protection de la minorité turcophone, s’était alors appuyée sur l’article 4 du traité de garantie de 1960, permettant aux trois pays garants (Grèce, Grande-Bretagne, Turquie) d’intervenir militairement pour rétablir l’ordre constitutionnel. Un second objectif, moins affiché, consistait à étendre son influence maritime au-delà de sa zone économique exclusive, jugée trop restreinte, et à maintenir une présence militaire en Méditerranée orientale. La RCTN a déclaré son indépendance en 1983, neuf ans après l’intervention turque.
Le résultat du vote d’octobre 2025 reflète la volonté d’une population vivant dans des conditions difficiles, en raison des embargos internationaux et de l’ingérence croissante d’Ankara. Tufan Erhürman a profité des erreurs commises par Ersin Tatar durant son mandat. Ce dernier, partisan d’une solution « à deux États », refusait toute négociation avec le sud de l’île, alors que la population chypriote turcophone avait massivement approuvé, à 64,90 %, le plan « Annan » de réunification proposé par l’ONU en 2004. À l’inverse, Tufan Erhürman incarne une orientation ouverte au dialogue avec Nicosie et défend explicitement la réunification sous une forme fédérale.
Bien que la Turquie ait autrefois soutenu une solution fédérale et salué le plan Annan, la situation s’est compliquée. L’adhésion de Chypre à l’UE, représentée uniquement par la partie grecque, l’échec des cycles de négociations onusiens, dont le dernier remonte à 2017 en Suisse, ainsi que les tensions entre Bruxelles et Ankara ont renforcé la position nationaliste du président Erdogan. Ce dernier s’est éloigné de l’UE pour se rapprocher de pays de la région, comme l’Arabie Saoudite, l’Égypte ou les Émirats arabes unis.
Le refus de M. Tatar de rencontrer son homologue Nikos Christodoulides, président conservateur chypriote, et l’envoyée personnelle du secrétaire général de l’ONU pour de nouveaux pourparlers en 2024 reste dans les mémoires. M. Tatar avait conditionné sa participation à la reconnaissance internationale de la RCTN, sachant que la résolution 541 de l’ONU, adoptée en 1983, demande à tous les États de ne reconnaître qu’un seul État chypriote : la République de Chypre. Même le Pakistan, qui avait voté contre cette résolution, a retiré sa reconnaissance après son adoption, illustrant le consensus international.
En Turquie, l’annonce des résultats a suscité diverses réactions. Recep Tayyip Erdogan a rappelé que son pays « continuera de défendre les droits et les intérêts souverains de la RCTN », tout en espérant que « ces élections seront bénéfiques pour nos pays et pour nos régions », laissant entrevoir une possible ouverture au dialogue. Son allié ultranationaliste, Devlet Bahçeli, a jugé le résultat « inacceptable » et appelé le Parlement chypriote turc à rejeter ce scrutin et à voter pour l’adhésion à la République de Turquie. L’opposition turque s’est réjouie de la victoire de M. Erhürman, soulignant que « le peuple chypriote turc a réagi à l’ingérence extérieure dans la démocratie ».
Le président chypriote Nikos Christodoulidis s’est montré optimiste quant à l’ouverture de pourparlers sur une solution fédérale : « Je suis prêt à reprendre les négociations dès la semaine prochaine », a-t-il déclaré. Pour lui, si M. Erhürman « parle clairement d’une fédération bi-zonale et bi-communautaire, alors je pense que la voie est ouverte pour la solution du problème chypriote sur la base de la résolution 716 du Conseil de sécurité des Nations unies ».
Conscient de la sensibilité du dossier et de sa marge de manœuvre limitée par la tutelle d’Ankara, le profil fédéraliste et équilibré de M. Erhürman pourrait marquer un tournant dans l’histoire contemporaine de l’île méditerranéenne. Rassembleur et rassurant, il a déclaré : « Il n’y a pas de perdant dans cette élection. Nous, le peuple chypriote turc, avons gagné ensemble. J’exercerai mes responsabilités, notamment en matière de politique étrangère, en concertation avec la République de Turquie. Personne ne devrait avoir le moindre doute ni la moindre inquiétude à ce sujet. » Mete Hatay, consultant au centre de recherche PRIO à Nicosie, anticipe une période de grâce avant les négociations potentielles, qui devraient se dérouler après la présidence chypriote du Conseil de l’Union européenne, à partir du 1er janvier 2026.