Né avec l’essor de la littérature moderne, notamment au tournant des XIXᵉ et XXᵉ siècles, ce n’est plus seulement l’absence d’idées qui domine, mais la peur de soi. Devant la page, tout devient miroir : les mots s’accusent, les silences s’imposent. Le papier, d’allié, se transforme en témoin. Duras s’y brûle, Cohen s’y débat, Ernaux s’y confronte. Chez chacun, la page blanche, bien que muette, est loin d’être vide.
Trop complexe, on tente parfois de la contourner : le café console, la musique apaise. Chaque prétexte devient une échappatoire. Pourtant, toujours, la page attend.
Cette traversée du silence, de la peur et du vertige, Marguerite Duras finit par s’en délecter. Écrivaine et cinéaste française du XXᵉ siècle, elle fait de ce vide un point d’ancrage dans sa façon d’écrire. Duras voit dans cette réflexion profonde, presque maladive, une condition nécessaire à toute écriture véritable. Dans un face-à-face presque sacré, elle affirmait : « La solitude de l’écriture, c’est une solitude sans quoi l’écrit ne se produit pas. » Une conquête intérieure, jusqu’à faire du silence un territoire poétique.
Dans ses œuvres Écrire ou Le Vice-consul, sa prose est hésitante, peuplée de personnages absents ou égarés. Ce rythme haché, proche du théâtre ou du scénario, épouse le mouvement même de la pensée — balbutiements, ellipses ou respirations. L’apparente simplicité de son style cache un long travail du vide, où chaque mot est choisi avec précision.
Tout au long de sa carrière, elle connaît des instants de doute et d’errance qui façonnent sa réflexion sur l’écriture. Encore jeune écrivaine dans les années 1940, elle traverse une période d’incertitude, peinant à écrire, enfermée dans un style excessivement « romanesque ». En 1950, avec Un barrage contre le Pacifique, elle trouve sa voie, entre autobiographie et distance littéraire.
Dans les années 1960, elle est traversée par de multiples tourments : séparation, alcoolisme grandissant. Elle parle de jours entiers passés sans pouvoir coucher ses pensées sur le papier. Pourtant, c’est aussi là qu’elle écrit certains de ses chefs-d’œuvre, comme Le Ravissement de Lol V. Stein en 1964 ou L’Amour en 1971. Un paradoxe typiquement durassien où l’écriture naît d’un manque qu’il faut combler.
Au début des années 1980, son rapport à l’alcool s’aggrave. Plusieurs fois hospitalisée, elle est incapable d’écrire pendant des mois. Après cette traversée du vide, elle renaît littérairement avec L’Amant en 1984. Ce roman retrace sa jeunesse en Indochine coloniale, marquée par sa passion pour un homme plus âgé. Duras n’a jamais forcé l’inspiration : elle écrivait quand les mots consentaient à venir.
Chez Albert Cohen, écrivain franco-suisse du XXᵉ siècle, nostalgie et peur de la mort figent son écriture dans un trop-plein d’émotions. D’une plume lyrique et passionnée, il conçoit son travail comme un combat contre l’oubli. Pourtant, derrière cette profusion verbale, marquée par le rire et la tragédie, se cache une peur effroyable : celle de l’impuissance des mots face à la démesure des sentiments. Sa page blanche n’est pas celle du manque, mais de l’excès.
En 1954, il publie Le Livre de ma mère, où il évoque ouvertement cette rupture créative. Après la mort de sa mère, il lui faut plus de dix ans avant de pouvoir coucher ses souvenirs sur le papier. Submergé par la douleur, il en fait une véritable page blanche affective. Lorsqu’il parvient enfin à écrire, chaque mot hurle l’écho d’un amour éternel. Dans ce récit autobiographique, il raconte aussi un passage de son enfance où il fut victime d’un acte antisémite, dont il n’avait jamais parlé. Ici, la page blanche naît d’une blessure identitaire. Trop vive pour en parler, l’écriture devient une occasion de réparer le silence.
Chef-d’œuvre romanesque, ce livre connaît une genèse lente, étalée sur plus de vingt ans. Sans relâche, Cohen réécrit pour tenter de composer le grand livre de l’amour et de la condition humaine. Dans ses Carnets, publiés après sa mort, il exprime souvent son dégoût pour la littérature et la sensation que « tout a déjà été dit ». Ironie du sort : c’est encore par l’écriture qu’il survit, même après sa disparition.
Annie Ernaux, écrivaine française et figure majeure de la littérature moderne, est hantée par la sensation de trahir la réalité. Elle ne fait pas de la littérature, mais s’efforce de reproduire le réel par la vérité qui l’entoure. Sa page blanche devient une épreuve d’honnêteté : si les mots ne viennent pas, c’est que le langage ment encore. Ce silence, loin d’être vide, révèle le quotidien des figures oubliées.
Tout au long de sa carrière, elle affronte d’importantes périodes de troubles. Dans La Honte, publié en 1997, elle évoque un souvenir traumatisant : le jour où son père a tenté de tuer sa mère. Elle confie avoir longtemps gardé le silence avant de pouvoir affronter ce récit. Dans L’Événement, paru en 2000, relatant son avortement clandestin dans les années 1960, elle admet avoir repoussé l’écriture pendant plus de trente ans, tant le sujet est insoutenable. Pour restituer la justesse de son expérience, elle s’appuie sur des preuves concrètes : journaux intimes, correspondances, photographies. Marquée par la violence du souvenir, comment parler de soi sans tomber dans la confession ? Sa solution : opter pour un « je » neutre et objectif, qui observe sans juger, dans ce qu’elle nomme une « écriture plate ».