Le maire d’Istanbul, figure importante de l’opposition, est visé par des procédures judiciaires. Ces dernières sont susceptibles de répondre à des enjeux politiques. Elles interviennent dans un contexte marqué par des rapports tendus entre le gouvernement et l’opposition. Cela conduit à s’interroger sur la solidité de l’État de droit en Turquie, notamment en ce qui concerne l’indépendance des institutions, le respect du pluralisme politique et les garanties offertes aux libertés publiques.
L’État de droit en Turquie se trouve fragilisé par l’arrestation du maire d’Istanbul, Ekrem Imamoglu. Âgé de 54 ans et devenu en cinq ans la figure centrale de l’opposition turque, E. Imamoglu se retrouve aujourd’hui au cœur d’une affaire judiciaire retentissante qui secoue le paysage politique du pays. Ekrem Imamoglu est visé par un acte d’accusation de plus de 3 700 pages, publié le mardi 11 novembre 2025 par le parquet d’Istanbul.
Il est membre du CHP (Cumhuriyet Halk Partisi), qui signifie Parti républicain du peuple et dont le président est Özgür Özel, élu en novembre 2023.
Il s’agit du principal parti d’opposition en Turquie et du deuxième parti le plus important siégeant à la Grande Assemblée nationale de Turquie, après l’AKP (Adalet ve Kalkınma Partisi), soit le Parti de la justice et du développement. Ekrem Imamoglu est membre du CHP depuis 2008 ; il remporte les élections municipales de 2014 et devient maire de Beylikdüzü, un district d’Istanbul. En 2019, il est élu maire d’Istanbul avec 48,8 % des voix face au candidat de l’AKP, Binali Yildirim.
L’édile est officiellement poursuivi pour 142 infractions, incluant fraude, blanchiment d’argent, trucage d’appels d’offres et espionnage politique. Considéré comme le chef d’une organisation criminelle qualifiée de « pieuvre », il encourt une peine potentielle vertigineuse comprise entre 828 et 2 430 ans de prison. Ces accusations sont catégoriquement rejetées par E. Imamoglu et ses avocats.
L’acte d’accusation cible 402 suspects, dont 105 en détention provisoire, parmi lesquels de proches collaborateurs du maire et plusieurs maires d’arrondissement du CHP.
Le procureur général d’Istanbul, Akin Gürlek, réputé proche du gouvernement, affirme que ce réseau aurait causé un préjudice de 160 milliards de lires turques (3,3 milliards d’€) et de 24 millions de dollars (20,7 millions d’€) sur une décennie. Des hommes d’affaires auraient été contraints de verser des pots-de-vin à la mairie d’Istanbul. Cet argent aurait été placé dans un fonds secret au sein de la municipalité, servant notamment à financer des activités politiques.
Le parquet avance que l’organisation visait, dès 2014, à s’assurer le contrôle du CHP et à « générer des fonds pour sa candidature à la présidentielle ». Le procureur Gürlek souligne qu’E. Imamoglu est « également tenu responsable des crimes commis par d’autres ». Le 5 juillet, les maires d’Adana, d’Antalya et d’Adiyaman ont eux aussi été arrêtés pour des soupçons coordonnés de crime organisé et de corruption.
Cette affaire démontre une volonté d’affaiblir les contre-pouvoirs. Le CHP dénonce un « procès politique » et une « ingérence judiciaire ». Son président, Özgür Özel, affirme que ces procédures visent uniquement à empêcher sa candidature à la présidence. L’arrestation du maire en mars 2025 avait déclenché une vague de contestation et près de 2 000 interpellations. En Europe, cette incarcération inquiète la presse, qui redoute une grave dérive autoritaire.
Le quotidien kémaliste Sözcü critique la faiblesse des preuves, notant l’omniprésence de formules soulignant une incertitude flagrante : « je crois me rappeler que » (969 fois), « j’ai entendu dire que » (546 fois) et « peut-être » (499 fois) dans les témoignages des « repentis ». L’avocat du CHP, Caglar Çaglayan, s’interroge ouvertement sur le sérieux de l’accusation : « on ne sait pas où est cet argent ni ce que sont devenus ces millions ».
Imamoglu fait aussi face à des enquêtes pour soutien à un groupe terroriste. Son diplôme universitaire, ainsi que celui de 28 autres personnes, a été invalidé en mars dernier par l’Université d’Istanbul au motif de « nullité » et d’« erreur manifeste ». L’édile estime que seul le conseil de la faculté de gestion dispose d’une telle compétence. Or, selon la Constitution, un diplôme de l’enseignement supérieur est exigé pour toute candidature à la présidence. Cette invalidation implique donc une impossibilité pour Imamoglu de se porter candidat. Parallèlement, le parquet d’Istanbul demande l’ouverture d’une procédure de dissolution du CHP pour violation de la Constitution et financement illicite.
La France a fait part de sa « profonde préoccupation », estimant que ces procédures portent atteinte au pluralisme politique et aux engagements de la Turquie au sein du Conseil de l’Europe. Le porte-parole du MEAE, Pascal Confavreux, a insisté sur l’importance du « respect des droits des élus locaux et des parlementaires de l’opposition, du droit à un procès équitable, de la liberté de manifester et d’expression », principes qui constituent des « pierres angulaires de l’État de droit ».
Ankara affirme disposer de preuves numériques et vidéo réunies par le Comité d’investigation des crimes financiers. Dès l’ouverture de son procès, les organisations de défense des droits humains Human Rights Watch et Amnesty International ont dénoncé l’instrumentalisation du système judiciaire turc pour écarter les opposants politiques. Dans un climat déjà marqué par la concentration du pouvoir exécutif et la fragilisation des contre-pouvoirs, l’issue de cette affaire pourrait redéfinir l’équilibre politique du pays à deux ans de l’élection présidentielle.