Julien Sorel est de ces hommes qui ont le sentiment d’être nés trop tard. Il a manqué de peu l’épopée napoléonienne et sa promesse d’ascension sociale. Dans la société qui voit le retour de la monarchie, Julien Sorel, reflet littéraire de Napoléon, fait face, lui aussi, à une fin tragique, par son ambition qui se heurte aux limites de la société.
En participant à la seconde campagne d’Italie et à celle de Russie, Stendhal est de ceux qui vécurent l’épopée napoléonienne au premier plan. À la chute de Napoléon, il assiste à la Restauration, moment où la branche « légitime » récupère le trône et réinstaure la monarchie en voulant éclipser la période révolutionnaire et impériale. La figure de Napoléon est donc persécutée, considérée par les royalistes comme « l’usurpateur », celui qui a volé la couronne aux Bourbons en violant le principe de légitimité du sang en s’asseyant sur leur trône. Durant la Restauration, les hommes ayant servi Napoléon plutôt que d’œuvrer au retour des Bourbons sont persécutés, voire exécutés, comme le maréchal Ney : c’est la « Terreur blanche », où les royalistes se vengent des partisans de l’Empire. Pour Stendhal, cette société est marquée par l’hypocrisie et l’immobilisme, loin de la grandeur et du mérite de l’Empire. Il publie alors Le Rouge et le Noir en 1830, dont l’histoire dépeint notamment, la société sous Charles X, successeur et frère cadet de Louis XVIII. Ce titre illustrerait les deux moyens d’ascension sociale dans cette société : vêtir l’uniforme rouge de l’armée ou la soutane noire de l’Église. C’est dans cette société de la Restauration que vit Julien Sorel, frustré d’avoir manqué de peu l’aventure impériale.
Alors qu’il grandit en lisant les Bulletins de la Grande Armée ou encore le Mémorial de Sainte-Hélène, œuvres dans lesquelles Napoléon raconte sa gloire impériale, Julien Sorel doit dissimuler son admiration pour l’Empereur déchu. Il le voit devenu maître de l’Europe par la force de sa volonté, alors que rien ne l’y destinait, et comme celui qui permit aux talentueux plutôt qu’aux bien nés de s’élever socialement au sein de la Grande Armée, à l’instar du maréchal Lannes, pourtant simple fils d’écuyer. Venant d’un milieu modeste, Julien Sorel est un jeune homme ambitieux dont le rêve est de s’élever par la force de ses qualités, de sa ruse et de sa volonté dans une société rigide et hypocrite. De mémoire, il récite des passages de la Bible, signe d’une grande culture. Il est repéré par le curé de son village, qui le recommande comme précepteur chez les Rênal, une famille riche et importante. Il séduit Mme de Rênal en gardant leur liaison secrète afin de ne pas entraver sa progression sociale. Un soir, alors qu’il contemple son portrait de Napoléon, Mme de Rênal rentre dans sa chambre ; furtivement, il cache son tableau. Entre rêve de grandeur et passions secrètes, Julien Sorel est tiraillé par la nécessité de la prudence dans cette société médiocre où chaque déclaration, chaque action peut compromettre son ambition.
Plus tard, son ascension le conduit à Besançon pour suivre un séminaire religieux. Mû par son ambition plutôt que par la foi, il se sert de cette occasion pour s’élever socialement, à l’image de Napoléon, qui utilisa l’Église comme un instrument de légitimation politique : par le Concordat de 1801, accord passé avec le pape après la Révolution, il rétablit la paix religieuse dans une France profondément divisée et s’assura le soutien symbolique du catholicisme, renforcé par la présence du pape lors de son sacre impérial. Stendhal montre l’importance de se montrer pieux et dévot dans la société de la Restauration pour être légitime auprès de la haute aristocratie et s’élever socialement.
Par la suite, recommandé par l’abbé Pirard, Julien s’engage aux côtés du marquis de La Mole, qui est à la recherche d’un secrétaire, et entre dans la société parisienne, cœur du milieu aristocratique, mondain et politique. Il y vit une aventure avec Mathilde, la fille du marquis. L’ayant mise enceinte et face à l’affront que cela ferait à la grande famille de La Mole, le marquis fait anoblir Julien pour le marier à sa fille et légitimer l’enfant. Il est au sommet de son ascension sociale : un fils de charpentier plein d’ambition qui se retrouve, par la force de sa ruse, au cœur du système aristocratique parisien. Mme de Rênal, jalouse, écrit alors une lettre au marquis de La Mole et brosse un portrait calomnieux et sévère de Julien. Humilié et emporté par ses passions, il tente d’assassiner Mme de Rênal. Il est condamné à mort, puni autant pour son crime que pour avoir essayé de franchir les échelons de cette société où les barrières sociales sont infranchissables. Son défaut est d’être né trop tard dans une société où la naissance prime sur le talent.
Le Rouge et le Noir n’est pas seulement une histoire illustrant un jeune homme ambitieux : il dépeint la société française de la Restauration, alors en pleine tension, marquée par le passage de Napoléon. Julien Sorel est le représentant des âmes nostalgiques et ambitieuses de la France du début du XIXᵉ siècle, qui rêvent de grandeur et de mobilité sociale. Mais, à l’image de l’Empereur, il connaît une chute vertigineuse. Napoléon tombe sur le champ d’honneur face aux vieilles puissances monarchiques, Julien Sorel sur celui de la société. Deux ambitieux partis de presque rien, déchus par une société sclérosée qui refuse leurs aspirations débordantes et finit par les conduire à leur perte. Vaincus par leur ambition et le retour de l’ordre qu’ils voulurent renverser, Napoléon et Julien Sorel se heurtent violemment au mur de la réalité.