Dans son essai intitulé Réinventer l’amour, Mona Chollet prend la problématique féministe « par la queue », à savoir par la relation des femmes avec le sexe fort. Elle met en évidence différents impacts du patriarcat sur la sphère individuelle la plus intime : la relation amoureuse. Quand l’arrière-plan culturel fait de l’amour, selon l’autrice, « un canevas marqué par la frilosité, le manque d’imagination, (…) une certaine complaisance pour l’échec, la tragédie, la mort », les fantasmes mêmes des femmes sont imprégnés de domination masculine et de la culture du viol, ce qui fait de la femme une victime idéale pour ce que les psychiatres appellent des prédateurs.
Sans le savoir, quelque chose en elle, qu’elle ne maîtrise pas, est profondément imprégné de soumission, dans la société en général et plus encore dans la relation sentimentale. Elle a intégré que cette relation était fondamentale dans sa vie de femme, qu’elle en était constitutive et la preuve d’une réussite personnelle. Elle est consciente, parfois dès son plus jeune âge à travers les fictions romantiques, qu’il lui faudra accepter beaucoup de choses, voire se sacrifier, pour préserver le lien amoureux.
Selon Mona Chollet, la première conséquence du patriarcat dans la relation hétérosexuelle est l’obsession des femmes pour la recherche d’un partenaire, tandis que les hommes s’adonnent à leur vie, à ses exigences — études ou travail — comme à leurs loisirs avant de se préoccuper d’une relation sentimentale. Elle cite le roman Passion simple d’Annie Ernaux, qui offrait en 1991 une représentation de la femme consumée par la passion vis-à-vis de l’homme en retrait, libre et rationnel. La protagoniste consacre tout son temps à sa relation amoureuse, tandis que l’homme, lui, n’en octroie qu’un temps contrôlé, en en gardant la maîtrise : il accorde des rendez-vous délimités. Annie Ernaux écrit : « Je ne portais pas ma montre, il conservait la sienne. »
La femme a donc appris à délaisser ses priorités pour faire de l’homme sa priorité : c’est « l’habitude du sacrifice ». Mona Chollet évoque des cas d’étudiantes qui déclarent chercher leur compagnon — potentiel mari — plutôt que d’être assidues dans leur parcours universitaire ou de « faire des choses pour elles-mêmes ». Les études sont alors abandonnées, la vie professionnelle avortée, et toute possibilité d’accomplissement personnel ou même simplement d’indépendance semble incompatible avec leur idéal de réussite, uniquement basé sur le mariage.
Dans cette recherche et cette séduction, une autre conséquence patriarcale se révèle : la femme doit être inférieure à l’homme qu’elle séduit. Fragile, elle attend l’homme qui l’emmènera sur son beau cheval blanc ; cette femme doit être faible afin que l’homme y trouve sa place de sauveur et incarne son rôle de “sexe fort”.
Ces différents carcans interviennent en amont de la relation et en donnent, en filigrane, les contours, comme après l’utilisation d’un même calque sur lequel tous les couples viendraient dessiner leur propre représentation amoureuse, ce poncif tournant à la caricature. L’homme et la femme semblent devoir incarner un personnage préexistant d’une pièce déjà trop jouée.
Selon l’autrice, cette inégalité engendrée par la différence de priorité donnée à la relation et la posture de femme “faible” aura des conséquences délétères dans la relation hétérosexuelle. Inexorablement, non par déviance ou anomalie de leurs protagonistes, mais par « l’aboutissement logique des comportements prescrits aux hommes et aux femmes par les normes sociales », viennent les violences conjugales.
En France aujourd’hui, plus d’une centaine de femmes meurent sous les coups de leur mari ou compagnon (93 en 2023, 136 en 2024). Hormis les féminicides, restent les femmes meurtries, ayant subi des violences verbales, psychologiques ou encore sexuelles. Depuis janvier 2025, très récemment, la législation reconnaît en droit pénal une nouvelle infraction qui témoigne d’une avancée majeure dans la reconnaissance des violences intrafamiliales, souvent invisibles et indécelables : le contrôle coercitif. Il s’agit du « fait d’imposer (…) par des propos ou des comportements, répétés ou multiples, portant atteinte aux droits et libertés fondamentaux de la victime ou instaurant chez elle un état de peur ou de contrainte dû à la crainte d’actes exercés directement ou indirectement sur elle-même ou sur autrui, que ces actes soient physiques, psychologiques, économiques, judiciaires, sociaux, administratifs, numériques ou de toute autre nature », infraction punie de trois ans d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende.
Ce type de violences ne faiblit pas, comme en témoigne le nombre croissant de victimes, toutes agressions confondues (244 000 victimes en 2022, soit 15 % de plus qu’en 2021, et 373 000 en 2023).