Le renforcement des liens entre les États-Unis, le Japon et Taïwan est perçu comme une tentative de contenir son ascension, malgré les incertitudes quant au soutien américain depuis la réélection de Donald Trump. Dans ce contexte, toute affirmation du soutien japonais à Taïwan est interprétée comme une menace directe par la Chine. Le durcissement chinois mêle calcul stratégique, mémoire historique, pression diplomatique et usage de la culture comme outil d’influence.
Depuis les propos de la Première ministre japonaise Sanae Takaichi, le 7 novembre 2025, lorsqu’elle a évoqué la possibilité qu’un conflit à Taïwan constitue « une menace pour la survie du Japon », justifiant un soutien militaire potentiel à l’île, Pékin a réagi avec véhémence. Le ministère chinois des Affaires étrangères a qualifié ces déclarations de « provocatrices », d’ingérence dans les affaires intérieures de la Chine, violant la doctrine de « la Chine unique ». Pékin a suspendu les importations de produits de la mer japonais, appelé ses ressortissants à éviter le Japon, et annoncé le report de festivals, concerts et projections de films japonais en Chine.
Cette riposte dépasse le cadre diplomatique : elle touche directement les échanges culturels et humains, visant à réduire l’influence japonaise. En annulant les événements culturels nippons ou en décourageant les voyages au Japon, la Chine cherche à frapper Tokyo au cœur de son « soft power » (mangas, cinéma, tourisme, échanges étudiants), désormais perçu comme rival. En gérant les flux (économiques, touristiques, culturels), Pékin transforme l’influence culturelle en variable de pression politique.
Pourquoi un tel virage ? Pékin entend affirmer que toute implication japonaise dans le dossier taïwanais, même symbolique, sera perçue comme une agression. La Chine cherche à rétablir une ligne rouge, non seulement sur le plan militaire, mais aussi idéologique et culturel, en rappelant les blessures historiques comme l’occupation japonaise de la Chine pendant la Seconde Guerre mondiale, instrumentalisée pour justifier une politique coercitive.
C’est aussi un levier de pression économique et diplomatique. En frappant l’économie japonaise (tourisme, exportations de produits de la mer, Bourse de Tokyo), Pékin met en garde non seulement Tokyo, mais aussi d’éventuels alliés de Taïwan ou du Japon. La culture japonaise, objet de fascination en Asie de l’Est, devient un levier de négociation, voire de chantage symbolique.
Pékin exploite un ressort intérieur : la mobilisation nationaliste. En intensifiant les restrictions contre les productions culturelles japonaises, les autorités chinoises donnent des gages à une opinion publique très tendue par les tensions régionales et avide de signes de fermeté. Les réseaux sociaux chinois ont vu se multiplier, chez des influenceurs comme Wu Yue San Ren, les appels au boycott de la J-culture, accusée d’« empoisonner l’esprit » de la jeunesse ou de « détourner l’attention du véritable combat », des discours amplifiés par les organes médiatiques officiels. Cette dynamique sert un objectif politique : détourner les frustrations économiques, liées notamment au ralentissement de la croissance, vers un adversaire extérieur commode. En faisant du Japon un bouc émissaire culturel, Pékin renforce sa cohésion interne tout en légitimant sa posture agressive autour de Taïwan.
Cette stratégie vise aussi à tester la solidité du partenariat sécuritaire renforcé entre Washington, Tokyo et Taipei. En frappant la culture plutôt que les infrastructures militaires, Pékin choisit un terrain à faible risque où la riposte occidentale serait minimaliste, tout en envoyant un message clair : si le Japon persiste à soutenir Taïwan, la Chine peut élargir la confrontation à des dimensions économiques, sociales et symboliques difficiles à contrer. La stratégie chinoise est celle d’une communication politique et médiatique armée, transformée pour influencer les opinions en touchant à la dimension culturelle et narrative de l’influence, destinée surtout à affaiblir la popularité du Japon en Chine et à creuser l’écart entre les sociétés civiles asiatiques. Cet usage calculé de la culture comme instrument de pression montre que Pékin considère désormais tout ce qui façonne l’opinion comme un champ de bataille, et la montée des tensions autour de Taïwan comme un affrontement global où l’influence vaut autant que la puissance militaire. Dans ce contexte, la culture japonaise n’est plus perçue comme neutre : elle est un enjeu, un levier et un risque.