Face aux « méga-feux » comment l’UE pense sa réponse communautaire ?

Alors que le réchauffement climatique s’intensifie de jour en jour, ses effets ne sont plus à démontrer. Chaque année, ce sont des centaines de feux de forêt qui se déclenchent sur tout le continent lors d’étés de plus en plus arides. Ces feux ont gagné en nombre, en intensité et en dangerosité. Aujourd’hui, ceux qui frappent l’Europe sont devenus des « méga-feux », comparables à ceux observés outre-Atlantique.

Face à ces incendies de plus en plus ravageurs, l’Europe ne reste pas démunie. Depuis 2001, son Mécanisme Européen de Protection Civile permet de formuler une réponse communautaire solide et coordonnée. Cependant, le vieillissement des appareils et le manque de matériel, additionnés à la force croissante des incendies, mettent sous grande pression les États tout comme, à plus large échelle, leur cadre de coopération tout entier.

Dans son rapport annuel de 2023, le Système Européen d’Information sur les Feux de Forêt (EFFIS) note une augmentation de la récurrence des incendies sur le continent et indique une multiplication par quatre de la surface brûlée en Europe. En plus de ces chiffres qui témoignent d’une véritable métamorphose des feux de forêt sur le continent, l’EFFIS rapporte une dangerosité de plus en plus grande de ces incendies qui, en particulier l’été, dépassent largement les moyennes annuelles. Beaucoup plus violents, rapides et difficiles à circonscrire, ces méga-feux deviennent hors normes. Bien qu’ils ne représentent que 3 % des incendies dans le monde, ils sont à eux seuls responsables de la moitié de la surface brûlée sur la planète.

De façon toujours plus fréquente en Europe, les moyens de lutte anti-incendies et de protection civile d’un seul pays ne peuvent pas suffire à contrôler ces méga-feux. Pour leur venir en aide, il existe depuis 2001 un Mécanisme Européen de Protection Civile (MEPC). Ce système réunit des pays au-delà des simples membres de l’Union européenne dans un souci de solidarité globale de tout le continent, sans limites institutionnelles. Chacun des 37 pays membres peut faire appel à ce mécanisme s’il estime faire face à une calamité naturelle dépassant ses moyens de réponse nationaux.

En 2022, la France a fait appel au MEPC pour lutter contre les feux dévastateurs en Gironde. La Grèce a activé le mécanisme la même année. En 2024, ce sont deux pays hors Europe, le Chili et le Canada, qui ont bénéficié de l’aide de la protection civile européenne face à des incendies sans précédent. Pour gérer ces appels à l’aide, le MEPC s’appuie sur son Centre de Coordination de la Réaction d’Urgence (ERCC), cœur du mécanisme. Il est chargé, dans une perspective d’entraide communautaire, de faire l’inventaire des moyens disponibles chez les différents membres pour venir en aide au pays en difficulté tout en coordonnant les unités sur place.

La protection civile européenne peut aussi compter sur sa flotte, RescEU, mise sur pied en 2019. Constituée grâce à la mise en commun d’appareils de lutte anti-incendies de dix pays membres, elle complète le MEPC en lui offrant une réserve communautaire stratégique en temps de crise. S’y ajoute l’observation satellite. Le programme européen Copernicus cartographie, à la demande d’un État, les zones touchées par les feux pour aider les unités sur le terrain. En fournissant des images satellites de tous les continents, Copernicus permet d’anticiper, de lutter et d’estimer les dégâts causés par les incendies en les compilant grâce à l’EFFIS.

Ce système d’entraide paneuropéen, bien qu’opérationnel et efficace, souffre cependant d’une lacune majeure : le vieillissement avancé des appareils, en particulier aéronautiques, et leur nombre trop faible par rapport aux besoins futurs. En France, les fameux Canadair bombardiers d’eau ont une moyenne d’âge de près de 30 ans, et certains avions de reconnaissance approchent les 50 ans. À cet âge avancé et subissant un usage intensif dans des conditions extrêmes, les coûts et délais de maintenance immobilisant les appareils sont décuplés. Des pénuries de pièces détachées se dessinent également. De nouveaux avions ont donc été commandés en 2024 à l’entreprise canadienne De Havilland par six pays européens, dont la France. Financés entièrement par la Commission européenne et RescEU à raison de deux par pays, ils ne pourront pas être livrés avant 2028. Des retards de livraison inquiètent également les pays acheteurs en dehors du programme d’achat de la Commission, à l’heure où la commande nord-américaine explose et où, selon les spécialistes, les moyens nationaux européens actuels ne sont déjà plus suffisants.

Les États se tournent alors vers des choix stratégiques plus souverains et veulent avant tout acheter européen. Au salon du Bourget, plusieurs start-up et entreprises ont présenté leurs concepts. Airbus, par exemple, propose une variante de son best-seller des avions de transport militaire multirôle, l’A400M, en l’équipant pour la lutte anti-incendies. Mais ce projet, peu prometteur pour des raisons d’opérabilité, est délaissé au profit d’initiatives comme celle de la start-up française Hynaero, soutenue par Airbus, la région Nouvelle-Aquitaine, le gouvernement français et la Commission européenne. Le premier prototype n’est prévu au vol que pour 2029 et pour une entrée en service qu’en 2031. Il en va de même pour la start-up belge Roadfour, dont la production ne pourra débuter qu’en 2030.

Faute d’anticipation des États comme des institutions européennes, tout le continent manque de solutions mais aussi de temps pour renouveler et élargir son parc aérien anti-incendie vieillissant. La Commission européenne reste sur ses positions d’achats de nouveaux appareils à De Havilland, toujours en situation de monopole. La commande passée en 2024 par RescEU pour près de 600 millions d’euros est donc maintenue, malgré les craintes exprimées. Plusieurs autres commandes des pays eux-mêmes s’y sont ajoutées, portant le total à 22 appareils en attente de livraison. La capacité des pays européens à lutter contre les incendies est sous grande pression. Pression qui ne fait que se renforcer au fil du temps dans l’attente d’une bouffée d’air promise par la livraison de ces commandes ou des concepts proposés par les start-up. En attendant, les États européens comptent les uns sur les autres pour surmonter cette crise, faisant du Mécanisme Européen de Protection Civile et de tous les moyens qui en découlent la clé de voûte de l’action européenne contre les catastrophes naturelles et climatiques pour la décennie à venir.

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