En présence des États-Unis et de la Chine, le gouvernement sud-coréen poursuit deux objectifs concrets et simultanés : sécuriser des espaces de coopération technologique et réduire les tensions commerciales, tout en veillant à ne pas aliéner Washington ou Pékin.
Qui fait quoi sur le terrain politique ? Le président Lee Jae-Myung a multiplié les négociations bilatérales pour promouvoir un rôle de médiateur actif : il a reçu Xi Jinping le 1er novembre, cherchant une normalisation après des tensions récentes, tout en maintenant l’alliance défensive et économique avec les États-Unis. Le leader chinois a profité de l’APEC pour proposer la création d’une « World AI Cooperation Organization », un geste public visant à capter le récit de la gouvernance technologique mondiale et à positionner la Chine en leader alternatif. Washington, de son côté, a privilégié la voie bilatérale en dehors du sommet : l’absence de la délégation américaine la plus visible à certains volets de l’APEC a laissé un espace symbolique que Séoul a cherché à occuper. La capitale coréenne en a profité pour s’avancer sur des enjeux comme la gouvernance de l’IA.
Sur le plan économique, Séoul a avancé des données chiffrées pour rassurer et convaincre : l’APEC réunit des économies représentant environ 61 % du PIB mondial et la moitié du commerce mondial, offrant à l’hôte une tribune pour influencer les règles du jeu commercial. La stratégie sud-coréenne s’appuie sur une réalité tangible : la Chine reste le premier partenaire commercial (environ un quart des exportations sud-coréennes en 2024), tandis que les États-Unis représentent près de 19 % des débouchés coréens, d’où la nécessité d’une diplomatie à double ancrage économique.
Comment Séoul opère-t-il concrètement ? Le premier levier concerne l’intelligence artificielle. Il vise à promouvoir l’innovation « inclusive et résiliente » et à construire des capacités transversales dans la région, une manière d’exporter un leadership normatif non militaire, acceptable pour Pékin et Washington. Le deuxième levier repose sur la diplomatie événementielle pour apparaître comme un « hôte impartial » capable d’entretenir le dialogue entre les grandes puissances. Séoul a évité tout cadrage protocolaire qui aurait favorisé l’un des blocs : la Chine et les États-Unis ont été placés sur un pied d’égalité dans l’ordre des prises de parole et dans la mise en scène des séances bilatérales, un détail symbolique mais central dans la diplomatie asiatique. Le troisième levier, plus discret, consiste à appliquer le KORUS FTA (traité de libre-échange américano-coréen entré en vigueur le 15 mars 2012) et à attirer des investissements en semi-conducteurs (Samsung, SK Hynix), tout en négociant des garde-fous face aux restrictions technologiques imposées par Washington à la Chine.
En 2023, les exportations sud-coréennes vers la Chine ont chuté de 19,9 % sur un an, représentant 19,7 % du total des exportations du pays. Dans le même temps, la part des exportations vers les États-Unis a grimpé à 18,3 %. Les deux grandes puissances restent les deux principaux partenaires commerciaux de la Corée du Sud, ce qui impose de concilier leurs intérêts.
Selon Olivia Cheung, chercheuse spécialisée en politique chinoise, la Corée du Sud cherche à incarner cette position d’intermédiaire car elle est une puissance moyenne vulnérable. Dépendante des marchés chinois pour la demande et protégée militairement par Washington, elle tente de minimiser le coût stratégique d’un choix strictement binaire.
L’organisation de l’APEC témoigne d’une volonté de prestige international. Présider l’adoption d’un agenda sur l’IA sert un récit national utile pour l’opinion publique et pour attirer de nouveaux investissements.
Les limites de la position sud-coréenne sont nettes. L’équilibre cherche à ne pas froisser : toute posture trop orientée vers la Chine risquerait des rétorsions économiques américaines, tandis qu’un alignement trop franc sur Washington compromettrait les échanges commerciaux et l’accès au marché chinois. La capacité sud-coréenne de médiation dépend largement de la volonté des grands acteurs d’utiliser Séoul comme canal : si Pékin ou Washington privilégient des forums bilatéraux ou coercitifs, l’espace de médiation se réduit. L’efficacité politique d’initiatives non contraignantes (déclarations APEC, initiatives IA) reste limitée face à des décisions souveraines comme les contrôles à l’exportation ou les sanctions.
En pratique, l’APEC 2025 a montré une Corée du Sud qui se veut facilitatrice : elle a obtenu l’adoption d’un cadre coopératif sur l’IA et réuni des engagements de coopération commerciale et démographique, tout en organisant des rencontres directes entre Xi Jinping et d’autres dirigeants, sans remplacer l’influence structurée de Washington sur les décisions militaires régionales.
Séoul n’est pas devenue « arbitre » des États-Unis et de la Chine en un sommet, mais elle a démontré qu’elle peut occuper, tempérer et instrumentaliser un forum multilatéral pour défendre ses intérêts économiques et proposer des normes technologiques souples. Cette posture d’équilibre a autant de chances de durer que la stabilité des relations sino-américaines le permettra.
L’avenir du rôle sud-coréen dans le triangle Corée-États-Unis-Chine dépendra donc de sa capacité à exploiter les tensions et convergences entre Washington et Pékin, pour protéger ses intérêts économiques tout en restant un médiateur crédible dans la région.