L’accord franco-norvégien préfigure-t-il une nouvelle géopolitique du CO₂ en Europe ?

Le 23 juin 2025, Oslo et Paris ont conclu un accord inédit autorisant l’exportation et le stockage géologique du CO₂ français dans les eaux norvégiennes. Signé à Oslo par le ministre français de l’Économie, Éric Lombard, et son homologue norvégien de l’Énergie, Terje Aasland, cet accord marque une nouvelle étape dans la coopération énergétique européenne.

C’est en mer du Nord que se développent ces cimetières de carbone. Le Danemark a inauguré en mars 2023 le projet Greensand, première expérimentation de stockage de CO₂ en eaux profondes, dans un ancien gisement pétrolier du champ de Nini West. Pour la première fois, du CO₂ capturé dans un pays, la Belgique, a été acheminé vers un autre, le Danemark, via le transport maritime. Deux ans plus tard, la Norvège se lance à son tour avec Northern Lights, premier projet commercial de stockage sous-marin de CO₂ à grande échelle.

Appelé CCS (carbon capture and storage), la capture et le stockage du CO₂ consistent à piéger le gaz à effet de serre lors de sa production ou directement dans l’atmosphère, avant de le stocker dans le sous-sol sur un temps très long. La technique émerge dans les années 1970, mais est jugée trop futuriste et demeure confinée à un cercle restreint de connaisseurs et d’industriels fossiles. Ces technologies sont aujourd’hui considérées comme « incontournables » pour atteindre la neutralité carbone en 2050 selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE). Les ambitions européennes n’ont pas été revues à la baisse : d’ici 2030, l’Union européenne entend stocker 50 millions de tonnes de CO₂ par an. Concernant le transport du carbone, le protocole de Londres de 1996 interdit jusqu’ici toute exportation de déchets à des fins de rejet en mer. Pour lever cet obstacle, la France a promulgué le 24 juin une loi autorisant le transfert de CO₂ vers d’autres pays. Cet ajustement a ouvert la voie à l’accord Paris-Oslo.

La stratégie française est claire : atteindre les objectifs de neutralité carbone sans pénaliser les industries lourdes. Les secteurs de la sidérurgie et du ciment, difficiles à décarboner, peuvent désormais stocker leur CO₂ sur un sol étranger. Ils contribuent ainsi à accélérer la transition énergétique tout en maintenant leur compétitivité. Côté norvégien, une logique économique comparable s’impose. Des projets tels que Northern Lights permettent au pays de valoriser ses capacités géologiques et de développer une filière exportatrice de services de stockage de carbone. Le coût du transport, de la capture jusqu’à l’enfouissement, est estimé entre 80 et 120 euros par tonne de CO₂. Si la France n’a pas communiqué de chiffre précis sur les volumes qu’elle souhaite exporter en mer du Nord, des « millions de tonnes » sont évoquées dans les communiqués officiels.

Le CCS dépasse désormais les simples accords bilatéraux. Le partenariat conclu le 17 juin 2024 entre le géant norvégien Equinor et l’opérateur français GRTgaz marque une nouvelle étape du projet CO₂ Highway Europe. Ce « carboduc » géant reliera les zones industrielles de Zeebrugge, en Belgique, et de Dunkerque, en France, aux sites de stockage norvégiens. D’autres protocoles d’accord ont été conclus en avril 2024 avec les Pays-Bas, le Danemark et la Suède, permettant à terme la construction d’une véritable autoroute de carbone.

Si l’infrastructure est encore en construction, la Norvège n’a pas attendu pour enfouir ses premières tonnes de CO₂ au large de la petite île d’Øygarden, dans le cadre du projet Northern Lights. Détenu à parts égales par TotalEnergies, Shell et Equinor, le consortium Northern Lights affirme avoir mis en service « la première infrastructure de transport transfrontalier et de stockage de CO₂ au monde ». Le gaz a d’abord été liquéfié à –26 °C et mis sous pression, puis transporté par bateau avant d’être injecté sur 110 kilomètres de pipeline, pour être stocké dans le réservoir Aurora. Un engagement de 5 millions de tonnes de CO₂ stockées par an a déjà été pris par l’entreprise, pour un coût de 635 millions d’euros.

Dans cette course à l’enfouissement, certains pays n’avancent pas à la même vitesse. Si les projets annoncés se situent majoritairement en mer du Nord, c’est que la région concentre d’anciens gisements pétroliers et gaziers parmi les plus importants d’Europe. Les capacités de stockage y sont donc considérables. À ce titre, le Danemark disposerait à lui seul d’un potentiel suffisant pour couvrir les objectifs de l’UE. Le transport du carbone des pays du nord de l’Europe vers le sud s’avère toutefois plus complexe. L’éloignement géographique implique des investissements plus lourds et, pour certains dirigeants européens, la compétitivité des industries du sud de l’Europe pourrait être affectée.

L’enjeu est géopolitique, mais aussi climatique. Pour certaines associations écologistes, comme le Réseau Action Climat France, ces techniques risquent d’encourager le recours aux énergies fossiles, puisque les émissions de gaz à effet de serre peuvent désormais être enfouies sous terre. Or, si le carbone est emprisonné, il ne disparaît pas. Des interrogations persistent sur la durée de stockage, rappelant les débats autour de l’enfouissement des déchets nucléaires. Les défis restent nombreux : un coût élevé, une mise en œuvre complexe et des bénéfices écologiques encore incertains.

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