Le 14 janvier 2011, les protestataires tunisiens obtiennent la fuite de Ben Ali en Arabie Saoudite, mettant fin à plus de cinquante ans de pouvoir personnel depuis l’indépendance de 1956. Mais l’euphorie révolutionnaire laisse place à une période d’instabilité : gouvernements provisoires, incertitudes institutionnelles et vide politique nourrissent la défiance populaire.
C’est dans ce contexte qu’émerge une figure inattendue : Kaïs Saïed. Professeur de droit constitutionnel, sans parti politique, il apparaît comme un homme intègre, au-dessus des querelles partisanes. Sa sobriété, son discours juridique et sa proximité avec les citoyens contrastent avec une classe politique qu’il juge opportuniste.
Le 13 octobre 2011, les premières élections libres portent au pouvoir le parti islamiste Ennahdha. Perçu comme “le parti de Dieu”, donc le plus pieux contrairement au régime corrompu de Ben Ali, Ennahdha va progressivement laisser la mouvance salafiste s’installer, entraînant des vagues de violence. Les assassinats politiques, dont celui de Chokri Belaïd, avocat tunisien, dirigeant du parti des patriotes démocrates unifié (WATAD) et figure majeur de l’opposition de gauche laïque, choquent l’opinion. Kaïs Saïed se rend alors auprès des proches du défunt, renforçant son image d’homme simple, proche du peuple.
En 2014, une nouvelle Constitution instaure un régime hybride, salué à l’étranger mais vivement critiqué par le constitutionnaliste, qui y voit un compromis au service des partis. À l’approche de l’élection présidentielle de 2019, il incarne une alternative. La fragmentation des candidatures lui permet d’arriver en tête avec 18,4 % des voix, avant de l’emporter largement au second tour avec plus de 70 %.
Pourtant, son début de mandat est paralysé par les blocages parlementaires. Pour la première fois, les séances sont télévisées, exposant insultes et violences entre députés. Kaïs Saïed exploite ces images pour discréditer toute la classe politique. La rue se retourne contre les partis. Ahmed Nejib Chebbi, Président du Front du Salut National, résume alors le sentiment général : “déception et le rejet de l’expérience démocratique [par le peuple tunisien] car elle n’a apporté que désordre et dégringolade sur le plan économique et social”.
La crise du Covid-19 aggrave la situation. Le 25 juillet 2021, Kaïs Saïed gèle les pouvoirs du Parlement “jusqu’à ce que la paix sociale soit revenue en Tunisie”. Soutenue par une large partie de la population, cette décision marque un tournant. Cinq jours plus tard, il déclare au New York Times : “ce n’est pas à cet âge que je vais commencer une carrière de dictateur”, reprenant la célèbre citation du Général de Gaulle.
Après le législatif, il s’attaque au judiciaire en dissolvant le Conseil supérieur de la magistrature. Le 17 août 2022, une nouvelle Constitution est adoptée par référendum. Elle concentre l’essentiel des pouvoirs entre les mains de Kais Saied et ne prévoit aucune procédure de destitution. Les institutions deviennent symboliques. Les magistrats, désormais assimilés à des fonctionnaires placés sous l’autorité directe de l’exécutif, perdent leur indépendance. La justice cesse alors d’incarner un contre-pouvoir pour devenir un instrument de discipline politique.
Jusqu’alors, elle constituait l’ultime levier dont disposaient les opposants pour contester les décisions du pouvoir. Désormais, les arrestations arbitraires se multiplient, sans même laisser espérer une application égale du droit, ni la garantie d’un procès équitable. La journaliste Chaïma Issa est arrêtée pour “complot contre la sûreté de l’Etat”. Dalila Ben Mbarek Msaddek, avocate tunisienne, résume le climat : “On est tous en liberté provisoire aujourd’hui”.
Parallèlement, la question migratoire devient un levier politique. Les migrants subsahariens sont désignés comme une menace. Kais Karoui, membre de la campagne électorale de Kaïs Saïed déclare : “si on reste sans rien faire, il y aura un grand remplacement”. Des propos qui ne semblent pas alarmer la communauté internationale puisqu’en janvier 2023, la Tunisie conclut un accord avec l’Union européenne, prévoyant 105 millions d’euros pour freiner les départs irréguliers des migrants subsahariens vers l’Union Européenne. Sur le terrain, cela se traduit par des expulsions massives vers des zones désertiques, causant la mort de dizaines de personnes.
Réélu en octobre 2024 avec près de 90 % des suffrages mais moins de 30 % de participation, Kaïs Saïed bénéficie d’une opposition neutralisée. Fin 2025, le procès pour “complot contre la sûreté de l’Etat” aboutit à de lourdes condamnations, dont 20 ans pour Chaïma Issa et 12 ans pour Ahmed Nejib Chebbi. Pour Amnesty International, ces détentions « confirment l’effrayante détermination des autorités tunisiennes à étouffer l’opposition pacifique ».
Un rapport de la Fédération Internationale des droits humains du 14 janvier 2026, intitulé “du coup d’Etat à l’étouffement des droits : le mode opératoire de la répression en Tunisie de 2021 à 2025”, décrit une stratégie assumée : instrumentalisation de la justice, contrôle des médias, climat de peur. La conclusion est sans appel : la situation actuelle serait “le résultat d’une stratégie méthodique pour contrôler progressivement la vie politique et museler la société”.
Quinze ans après avoir déclenché l’espoir démocratique du monde arabe, la Tunisie semble ainsi refermer la parenthèse ouverte en 2011. La question n’est plus celle de la transition démocratique, mais bien celle du retour assumé de l’autoritarisme.