Nous avons tous entendu cette phrase, souvent répétée par nos parents, un enseignant ou un animateur de centre aéré : « Ta liberté s’arrête là où commence celle des autres ». Elle sonne comme une évidence, un avertissement, un principe simple. Fortement inspirée de la maxime de John Stuart Mill selon laquelle « la liberté de l’individu doit être contenue dans cette limite: il ne doit pas nuire à autrui », cette formule rappelle que la liberté n’est jamais absolue. Elle existe toujours en relation avec celle des autres et implique responsabilité et respect mutuel. En d’autres termes, être libre ne signifie pas faire tout ce que l’on veut, mais agir de manière à ne pas empiéter sur les droits et le bien-être d’autrui. Prononcée ainsi, ce principe suppose qu’autrui est un obstacle, un blocage. La liberté devient alors une ligne de front à défendre, un espace clos où chacun se replie pour ne pas être dérangé. Dire « ma liberté s’arrête » est déjà trahir ce que signifie être libre : la liberté n’est pas une frontière, mais un mouvement. Elle se révèle pleinement seulement dans la rencontre avec l’Autre, là où l’infini de la responsabilité s’impose et où l’éthique précède le droit : être libre, ce n’est pas disposer sans limite, c’est répondre sans fin à l’appel de l’autre, reconnaître que mon agir n’a de sens que dans le respect et la considération de ce qui me dépasse.
La liberté commence avec l’autre
Si nous inversions la perspective et reconnaissions que ma liberté ne peut exister qu’à partir du moment où celle des autres commence, alors notre vision de l’existence et de l’action se transforme radicalement. La liberté cesse d’être un combat solitaire et devient une relation. Je ne suis libre que parce que l’autre l’est. Ma liberté se mesure, s’enrichit et se multiplie dans le miroir que constituent les autres individus. Elle trouve son sens non dans l’isolement ou la domination, mais dans la responsabilité que j’ai envers eux, dans l’attention à leur vulnérabilité et dans la reconnaissance que mon agir ne peut se penser sans l’Autre. Ainsi, être libre, selon Lévinas, c’est toujours répondre à l’autre, jamais se retirer ; la dynamique partagée où l’éthique précède l’ego. Ce n’est pas une limite, mais un point d’appui. Pour reprendre les mots de Mikhaïl Bakounine dans son Catéchisme Révolutionnaire :
L’homme n’est réellement libre qu’autant que sa liberté, librement reconnue et représentée comme par un miroir par la conscience libre de tous les autres, trouve la confirmation de son extension à l’infini dans leur liberté.
Bakounine exprime ici une idée radicale selon laquelle la liberté individuelle ne se réalise pas dans l’isolement ni dans la négation de l’autre, mais dans la reconnaissance mutuelle. Les autres ne sont pas des obstacles, ils sont le point d’appui et le multiplicateur de ma propre liberté. Chaque conscience libre agit comme un miroir dans lequel se reflète la mienne, et c’est ce réseau de libertés réciproques qui permet à la liberté de s’étendre « à l’infini ».
La liberté n’est donc plus seulement pensée comme une zone d’action encadrée : je peux agir tant que je ne nuis pas à autrui. Cette logique, prudente et protectrice, fonde des droits, des lois, des limites ; elle est éthique dans sa reconnaissance de l’Autre. Mais elle se définit encore par la négation ce que je ne dois pas faire plutôt que ce que je suis capable de créer. Tu existes, donc je me limite ; et pourtant, cette rencontre avec toi n’est pas qu’une contrainte : elle engage, elle m’appelle, elle me transforme. Cette transformation ouvre une liberté positive et créative, où la présence de l’autre devient moteur de construction et d’action.
Pour Lévinas, le visage de l’autre n’est pas un obstacle. Il est un appel. Il me sort de moi-même, il m’engage, il fonde ma responsabilité. Être libre, ce n’est pas se replier sur soi, mais répondre à cette présence. La liberté n’est jamais solitaire : elle naît et se confirme dans la relation. Reconnaître la liberté d’autrui, c’est reconnaître que je ne suis pas seul dans l’espace du monde, et que mon propre élan dépend de cet écho.
Le miroir que je propose est différent. Il ne se contente pas de refléter ; il multiplie, il ouvre, il fait surgir des possibles dans le dialogue avec l’Autre. Ma liberté n’est plus d’abord de ne pas franchir, mais de produire, de répondre, de créer avec toi et par toi.
La liberté dans le conflit et la responsabilité
Dire que ma liberté commence là où commence celle des autres n’est pas un mantra naïf. Mon collègue, la personne que je croise dans la rue ne sont pas des obstacles, pas plus que mon ennemi, la personne que je n’apprécie pas ou que je déteste, ni celle dont les choix me révoltent ou me dérangent profondément. Leur liberté agit comme un appel, un point d’ancrage qui me pousse à répondre, à m’engager, à devenir plus que moi-même. C’est dans cette rencontre avec l’Autre — même lorsqu’elle est conflictuelle ou hostile — que ma liberté se définit et trouve sa profondeur.
C’est précisément dans ces situations difficiles, souvent marquées par des rapports de force inégaux, que ma liberté se met à l’épreuve. Il peut s’agir d’un voisin qui monopolise un espace commun, d’un supérieur qui impose sa volonté, ou de lois et règlements qui restreignent ma capacité à agir au nom de valeurs morales ou de normes rationnelles contestables. Maintenir ma liberté ne consiste pas à céder ou à se conformer ; il s’agit de chercher des voies créatives et subversives, de transformer la friction en espace d’action. Cela peut passer par des initiatives collectives qui ouvrent de nouveaux usages, par des micro-espaces où chacun peut s’exprimer, ou par des gestes de résistance qui permettent d’agir sans écraser autrui.
La démocratie émerge de notre capacité à vivre avec l’autre, même dans le conflit. Comme le souligne Jacques Rancière, la mésentente et le désaccord visibles ne sont pas des failles à combler, mais le cœur même de la vie démocratique. Ils forcent chacun à repenser sa position et à inventer de nouvelles formes de coexistence. Écouter sans supprimer le désaccord, débattre sans chercher à uniformiser, reconnaître la dissidence comme moteur de créativité et d’émancipation : voilà ce que signifie vivre sa liberté dans une société pluraliste.
Chaque conscience libre engendre d’autres libertés. Dans ce réseau, il n’existe pas de frontières mais seulement des commencements. Ma liberté ne se réduit pas à un droit individuel ni à une harmonie sociale ; elle prend sens dans la relation conflictuelle et responsable avec les autres. Elle naît et se confirme dans le dialogue, parfois tendu, toujours vivant, et c’est cette relation faite de différends, de tensions et de rapports de force qui lui donne toute sa puissance. La liberté ne se déploie pleinement que dans le miroir de l’autre, là où je rencontre, réponds et invente avec lui, et où l’écho de sa liberté fait vibrer la mienne.
La liberté dans le miroir du monde
C’est dans ce miroir de l’autre que ma liberté prend toute sa dimension. Elle n’est pas un espace clos, ni un simple droit à défendre, mais un élan qui se mesure, se teste et se multiplie dans la rencontre — même difficile, même conflictuelle. Chaque regard, chaque parole, chaque acte d’autrui m’appelle, me déplace, me met en tension et me transforme. Les frictions, les désaccords, les règles arbitraires, les rapports de force ne sont pas des obstacles à franchir : ils sont le creuset où ma liberté se forge et s’invente. Être libre, c’est répondre, toujours, sans annuler l’autre, c’est créer des possibles là où le conflit pourrait écraser. La liberté véritable se déploie dans ce dialogue vivant, dans ce réseau d’échos et de responsabilités, et c’est seulement en portant attention à la liberté d’autrui — jusqu’à celle que je n’accepte pas, jusqu’à celle qui me défie — que la mienne trouve sa profondeur, son souffle et son horizon.