Comment l'opinion publique tunisienne a t-elle replacé la peine de mort au cœur des débats ?

Updated: Nov 7, 2020


La découverte du corps de Rahma Lahmar, jeune femme de 29 ans, au nord de Tunis le 25 septembre 2020 a déclenché une vague d’émotion au sein de la population tunisienne. Suite à l’arrestation d’un suspect qui détenait le téléphone portable de la victime, le hashtag « Appliquez la peine de mort » s’est enflammé sur Twitter. Les émissions de télévision se sont également saisies de l’affaire en filmant le deuil de la mère de la victime, tandis que le père de cette dernière a annoncé que sans condamnation à mort du présumé coupable, il n'hésiterait pas à se donner la mort.


Bien que le droit tunisien ne l’ait pas abolie, la dernière mise en application de la peine de mort en Tunisie remonte à l’année 1991, elle peut donc être considérée comme supprimée “de-facto”. Cette dernière fut particulièrement populaire sous la présidence de Bourguiba (1957-1987) avec 129 personnes exécutées, notamment des opposants politiques.


Le meurtre de la jeune femme replace donc le sujet au coeur du débat politique, puisque le président conservateur Kais Saied n’a pas hésité à s’exprimer sur le sujet. En faveur de la peine de mort, ce dernier s’appuie sur l’opinion publique pour souligner que selon lui, chaque “crime injustifié” devrait aboutir à la condamnation à mort du coupable.


Au sein de ce tourbillon médiatique, les abolitionnistes ont du mal à faire entendre leur point de vue. La Ligue tunisienne des droits de l’homme a rappelé que la peine de mort ne permettait pas de contenir la criminalité. Amnesty International trouve la position du président « choquante » et de nombreuses associations rappellent les cas d’erreurs judiciaires. Maher Mana par exemple, accusé d’assassinat avec prémeditation alors que des témoignages le disculpent, a échappé à la peine de mort grâce au moratoire appliqué en Tunisie depuis 2012 après incitation de l’ONU. L’application de la peine de mort irait selon ces associations à l’encontre de la Déclaration universelle des droits de l’homme.


La Tunisie n’est pas le seul pays dans cette situation. On peut par exemple penser au Maroc où des condamnations à mort sont régulièrement prononcées mais non-appliquées depuis 1993. Mais le soulèvement populaire actuel permet de mettre la lumière sur ce cas tunisien. L’opinion publique amènera-t-elle les pouvoirs publics à recourir à la peine de mort ou bien les abolitionnistes arriveront-ils à s’emparer du débat pour faire évoluer la loi ?



Auteur: Alice Duveau

Rédacteur en chef: Saïmi Steiner