Les idées ont-elles plus de valeur que le réel ?


Dans son roman philosophique, Le portrait de Dorian Gray, Oscar Wilde affirme : « la réalité est vulgaire, seule compte l’Idée ». Si Wilde décrivait par-là sa propre vision de l’esthétisme, abstraction dans laquelle sont envoûtés ses personnages, il s’agit plus vastement d’une vision du monde aux fondements de la philosophie affirmée en philosophie.


Dès l’Antiquité, la philosophie établit une dichotomie nette entre monde sensible et abstraction intellectuelle pure. En ce sens, Platon théorise le monde des Idées : on qualifie des objets en vertu de concepts absolus. Atteindre le monde des Idées devient l’aspiration du sage par excellence, conduisant presque au mépris d’une réalité perçue comme triviale.


Plus largement, l’idéalisme métaphysique considère les idées comme supérieures au sensible. Cette pensée est notamment reprise par Descartes qui évacue la sensation comme moyen d’accès à la vérité. Ainsi, « il est très évident que tout ce qui est vrai est quelque chose ». La raison supplante le réel, calquée sur la séparation entre âme et corps.


Néanmoins, avec l’avènement de la pensée matérialiste, l’idée semble tomber du piédestal sur lequel elle était nichée. Selon l’empirisme de Hume, elle n’est qu’une copie affaiblie des expériences sensibles, seules capables de se rapporter directement à la réalité. La phénoménologie développée par Husserl aspire à « retourner aux choses mêmes », délaissant la conception transcendante de l’idée pour étudier les phénomènes à travers une approche descriptive. Il s’agit de laisser de côté l’abstraction pour renouer avec une description du monde réel. Pourtant, la prééminence de l’idée et du sujet semble continuer de hanter nos conceptions philosophiques, la phénoménologie affirmant que « toute conscience est conscience de quelque chose », les phénomènes n’existent que parce qu’il y a une conscience pour les percevoir.

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