Si Israël et les États-Unis considèrent le Hezbollah comme une organisation terroriste dans son ensemble, l’Union européenne ne désigne comme telle que sa branche armée. Cette classification, adoptée à l’été 2013, fait suite à l’attentat du 18 juillet 2012 en Bulgarie, attribué par les autorités bulgares au Hezbollah. La France adopte ainsi une position alignée sur celle de l’Union européenne, dans une volonté de ne pas rompre ses liens politiques avec le Liban et d’y conserver son influence, en raison de sa présence historique dans le pays.
Le mouvement islamiste est bien connu des autorités françaises. Le Hezbollah a multiplié les actions armées contre les intérêts français dans les années 1980, sur ordre de la République islamique d’Iran : attaque contre le Drakkar au Liban en 1983, prise d’otages de journalistes et de diplomates à partir de 1985, attentats en France dès 1986.
Yves Derai, journaliste et éditeur français, considère ainsi qu’il n’existe qu’un seul Hezbollah, dont l’action sociale, économique et militaire est coordonnée par un leadership islamiste unique représenté au sein du gouvernement libanais. Il va plus loin en prenant notamment l’exemple du Hamas palestinien ou du PKK kurde, qui sont désignés par l’Union européenne comme des entités terroristes, sans distinction de « branches ». Dans la même logique, Mohamed Sifaoui, journaliste et écrivain franco-algérien, affirme que les instances suprêmes de l’organisation chiite, à savoir le secrétaire général et le conseil consultatif, dirigent directement le Conseil politique et le Conseil du djihad. Pourtant, ce sont ces deux branches que l’on cherche à séparer dans le discours officiel français, alors même qu’elles sont, selon lui, complètement liées.
Signe d’une distinction contestée, la France doit faire face à la pression exercée par plusieurs pays occidentaux. Outre Israël et les États-Unis, l’Allemagne et la Grande-Bretagne ont pris la décision de placer la totalité de la formation chiite sur leur liste des organisations accusées de terrorisme et d’enjoindre fortement la France à emboîter le pas. Hervé de Charette, ancien ministre des Affaires étrangères, considère toutefois que la demande israélo-américaine est contre-productive, puisqu’il estime que « la diplomatie consiste justement à parler avec tout le monde, y compris ceux qui posent problème ».
Si la France tient tant à faire cette distinction, au-delà de l’aspect stratégique et pragmatique, c’est parce que le Hezbollah constitue aussi un parti politique depuis le début des années 1990. Partisan de l’instauration d’une République islamique au Liban sur le modèle iranien, le Hezbollah dispose aujourd’hui de députés et a participé à plusieurs gouvernements. Pour Matthew Levitt, expert américain du terrorisme islamiste, le Hezbollah ne peut être véritablement analysé sans une appréciation de ses activités politiques, sociales et militaires au Liban. Il gère des institutions sociales, éducatives, sanitaires et religieuses qui fournissent un large éventail de services à ses membres, bien au-delà des services publics souvent insuffisants du gouvernement libanais.
Compte tenu de l’intégration du Hezbollah au sein du système politique libanais, une qualification globale de groupe terroriste pourrait être perçue comme visant indirectement une partie du gouvernement, avec des conséquences diplomatiques pour Beyrouth.
Dans ce contexte, le refus français de qualifier l’ensemble du « parti de Dieu » d’organisation terroriste obéit à une volonté de ne pas se couper complètement du terrain libanais. Certains hauts responsables français redoutent aussi les capacités de nuisance du mouvement, à la fois au Liban et en dehors de celui-ci.
En clair, la France adopte une position médiane, à équidistance entre, d’un côté, la vision israélo-américaine, qui estime que le Hezbollah constitue dans son ensemble une organisation terroriste, et, de l’autre, celle de l’Iran et du Hezbollah, qui soutient que la milice libanaise est un « outil de résistance ». Cette approche permet de maintenir un fil de discussion avec l’organisation chiite et le Liban.
La position française à l’égard du Hezbollah s’inscrit dans une logique plus large de recherche de stabilité du Liban et de défense de sa souveraineté, tant sur le plan interne qu’externe. Si Paris soutient en principe le désarmement du Hezbollah, celui-ci pourrait provoquer de fortes tensions internes, notamment au sein de la communauté chiite, et raviver le spectre d’un conflit civil. Augustin Motte, chef de cabinet de la directrice générale de l’Institut Montaigne, rappelle que, historiquement, le Hezbollah a en partie assumé un rôle de défense face à Israël, en l’absence d’un État libanais pleinement capable d’assurer seul la sécurité de son territoire. Dans ces conditions, un désarmement non accompagné risquerait d’accroître la vulnérabilité du Liban face aux pressions ou aux interventions israéliennes.
Cela donne parfois à la France un rôle de « puissance médiatrice » au Moyen-Orient, même si ce rôle reste limité par l’influence dominante des États-Unis. Selon Jeanine Jalkh et Élie Masboungi, journalistes politiques à L’Orient-Le Jour, Paris, contrairement à Washington, entretient un dialogue avec le Hezbollah et serait intervenu à plusieurs reprises pour convaincre le parti de donner son feu vert à un accord avec « l’ennemi sioniste ». S’appuyant sur les canaux de communication dont dispose la diplomatie française au Liban, Emmanuel Macron est intervenu à plusieurs reprises pour aplanir les difficultés liées à l’accord de démarcation de la frontière maritime entre le Liban et Israël en 2022, par exemple.