Pourquoi la Pologne s’impose-t-elle comme le nouvel acteur clé de la sécurité européenne ?

Varsovie consacre 186,6 milliards de zlotys (44 milliards d’euros) à la défense en 2025, soit 4,7 % de son PIB. Ce budget place la Pologne au premier rang des pays de l’OTAN en termes de dépenses militaires, devant l’Estonie (3,43 %) et les États-Unis (3,38 %). Cette montée en puissance budgétaire s’inscrit dans une transformation radicale de l’armée polonaise, qui est passée du neuvième au troisième rang des armées de l’Alliance atlantique.

La Pologne a recentré sa politique militaire sur une logique de dissuasion immédiate sur le flanc oriental de l’Europe, en tenant compte de sa proximité géographique avec l’Ukraine, la Biélorussie et la Russie, ainsi que de la défense territoriale. Le ministère de la Défense maintient un rythme de dépenses soutenu, présenté comme une réponse directe à la dégradation de l’environnement sécuritaire régional.

La stratégie polonaise s’articule autour de deux axes : la reconstitution des stocks après l’aide massive apportée à l’Ukraine et la modernisation de l’armée. Selon l’ambassadeur polonais en Ukraine, Piotr Łukasiewicz, la Pologne a livré à Kiev, depuis 2022, 318 chars, 586 véhicules blindés, 137 systèmes d’artillerie, 10 avions de chasse MiG-29, 10 hélicoptères Mi-24 et 100 millions de munitions, pour une aide estimée à 4,5 milliards d’euros. Le transfert de ces équipements a créé un vide capacitaire que Varsovie comble en commandant massivement du matériel militaire occidental et sud-coréen. En juillet 2022, le ministre de la Défense polonais Mariusz Błaszczak a signé des contrats avec la Corée du Sud pour l’acquisition de 1 000 chars K2 Black Panther, 672 obusiers automoteurs K9 et 48 avions légers FA-50. La valeur totale de ces acquisitions dépasse 14,5 milliards de dollars, soit plus que l’intégralité du budget de défense polonais pour 2022. En 2025, la Pologne a passé une nouvelle commande de 180 chars K2, dont 64 seront produits localement. Cette production s’inscrit dans la volonté polonaise d’acquérir une autonomie industrielle : l’usine Bumar-Łabędy, filiale du groupe public PGZ, assure la fabrication des chars adaptés aux besoins de l’armée polonaise.

Varsovie entretient également un partenariat stratégique avec Washington. Les États-Unis ont accordé à la Pologne plus de 15 milliards de dollars de prêts militaires via le programme Foreign Military Financing depuis 2023, permettant à l’exécutif du Premier ministre Donald Tusk d’acquérir 32 chasseurs F-35 et de moderniser l’ensemble de la flotte polonaise de F-16. Le secrétaire américain à la Défense Pete Hegseth qualifie la Pologne de « partenaire stratégique de première ligne », avec environ 10 000 militaires américains stationnés sur le sol polonais, comme à la base de Redzikowo, lors d’une visite à Varsovie en février 2025.

Le contexte géopolitique et sécuritaire aux frontières orientales de l’UE explique ces investissements massifs et cette politique militaire. Malgré leurs divergences politiques, le président Andrzej Duda et le Premier ministre Donald Tusk s’accordent sur trois points : le soutien à l’Ukraine, la méfiance envers la Russie et la coopération avec toute administration américaine. La Pologne affronte ce qu’elle qualifie de « guerre hybride » menée par Minsk et Moscou. Depuis l’été 2021, le président biélorusse Alexandre Loukachenko organise l’acheminement de migrants du Moyen-Orient et d’Afrique vers la frontière polonaise. Les gardes-frontières polonais ont enregistré 29 707 franchissements illégaux en 2024, un chiffre supérieur aux deux années précédentes. Le 9 septembre 2025, plus de 20 drones en provenance de Biélorussie et de Russie ont pénétré l’espace aérien polonais. Couplés à l’invasion russe de l’Ukraine, ces événements ont fait de la Pologne une base arrière de choix pour les opérations de l’OTAN. Depuis 2022, le nombre d’exercices conjoints menés sur le territoire polonais a augmenté de manière significative. En mars 2024, l’exercice Dragon-24 a mobilisé près de 20 000 soldats alliés, principalement déployés sur le flanc Est, dans le cadre de l’exercice Steadfast Defender 24, le plus grand exercice de l’OTAN depuis la guerre froide.

La Pologne joue un rôle crucial dans l’UE depuis le retour au pouvoir du gouvernement Tusk en 2023, qui a apaisé les relations avec Bruxelles après des années de tensions sous le gouvernement Droit et Justice. Cette relation renouvelée facilite l’accès de Varsovie aux instruments financiers de l’UE pour financer son Bouclier de l’Est, un dispositif de défense couvrant 400 kilomètres de fortifications avec la Biélorussie et 232 kilomètres avec l’enclave russe de Kaliningrad. Les infrastructures comprendront des barrières physiques, des bunkers, des champs de mines, des obstacles antichar, des systèmes de surveillance par satellite et des systèmes anti-drones, prévus pour 2028. L’objectif est de dissuader toute attaque contre la Pologne et l’Europe. Ce dispositif s’inscrit dans un projet commun entre la Pologne et les pays baltes pour leur défense. Dans une lettre adressée à Ursula von der Leyen et Charles Michel, les dirigeants polonais et baltes ont plaidé pour un soutien financier européen, arguant que ces fortifications défendront l’Europe toute entière. L’enjeu est d’autant plus important qu’il concerne le couloir de Suwałki, une étroite bande de territoire reliant la Pologne et la Lituanie, considérée comme le point le plus vulnérable du flanc oriental de l’OTAN.

Le chef d’état-major polonais Wiesław Kukuła estime que le pays « se prépare à un conflit de grande ampleur ». Un rapport du renseignement allemand évoque la possibilité d’une attaque russe contre un État membre de l’OTAN d’ici 2026, la Pologne figurant parmi les cibles potentielles. Cette alerte renforce la détermination polonaise à constituer une armée dissuasive crédible, transformant le pays en verrou stratégique entre la Russie et l’Europe occidentale.

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