Les peuples Herero et Nama représentaient alors près de 40 % de la population de la colonie du Sud-Ouest africain, administrée par le Reich depuis 1884. Près de 65 000 Herero et 10 000 Nama, soit environ 80 % du peuple Herero et 50 % du peuple Nama, ont péri sous les ordres du général allemand Lothar von Trotha. Celui-ci avait été envoyé dans la colonie par l’empereur Guillaume II pour réprimer une révolte née de la confiscation des terres et du bétail des Herero et des Nama par les colons. Leur résistance aux abus coloniaux se solda par un ordre d’extermination. Les survivants furent poussés dans le désert du Kalahari, où beaucoup moururent de déshydratation, l’armée ayant coupé l’accès à des points d’eau et empoisonné d’autres. Ils furent également enfermés dans des camps de concentration comme Shark Island, où ils faisaient des travaux forcés, utilisés comme main-d’œuvre par des entreprises militaires et civiles pour un large éventail d’activités, allant de blanchisseries à la construction de chemins de fer. Les détenus servaient également d’objets d’expérimentations raciales. Un exemple notoire est le transport de nombreux cadavres de Herero et Nama vers l’Allemagne pour y être disséqués. Le plus souvent, ils mouraient de faim, d’épuisement, de soif ou sous les coups de feu. Le viol des femmes était systématique.
Dans ce contexte, des centaines de crânes furent envoyés à Berlin pour nourrir les théories raciales. Les travaux scientifiques allemands, notamment ceux d’Eugen Fischer en 1913, confortèrent les préjugés de l’époque afin de légitimer les lois raciales dans le Sud-Ouest africain allemand.
C’est seulement plus d’un siècle plus tard, en 2021, que l’Allemagne a officiellement reconnu que les faits commis entre 1904 et 1908 contre les Herero et les Nama constituaient un génocide. Après six années de négociations avec la Namibie, le gouvernement allemand a promis d’envoyer 1,1 milliard d’euros sur trente ans, en précisant bien tout de même qu’il s’agissait d’une aide au développement et non de réparations. Cette nuance permet à Berlin de bloquer toute demande légale de réparations. Leur crainte serait de créer un précédent : si l’Allemagne acceptait de verser des indemnités pour son passé colonial, d’autres ex-colonies allemandes comme le Cameroun ou le Togo, mais aussi les anciennes colonies d’autres puissances européennes, pourraient réclamer à leur tour des compensations. Le ministre des Affaires étrangères de l’époque, Heiko Maas, insistait alors sur le caractère « volontaire » du geste, rappelant que la convention de l’ONU sur le génocide de 1948 ne s’appliquait pas rétroactivement. Cela sous-entendait que, par conséquent, les Allemands ne devaient en réalité rien aux victimes de ce génocide, car ce n’était pas qualifié comme tel à l’époque des faits.
Pour les représentants Herero et Nama, cette distinction entre aide au développement et réparations équivaut à un déni. D’autant que les communautés concernées dénoncent leur mise à l’écart des négociations. Pour eux, les enjeux vont au-delà de la reconnaissance morale. La question foncière, par exemple, reste essentielle à leurs yeux. En effet, les terres qui ont été spoliées par les colons allemands sont toujours occupées par les descendants de ces colons. Quant aux Herero et aux Nama, beaucoup vivent dans des bidonvilles ou sur des terres communales surpeuplées, loin des pâturages qu’ils occupaient avant le génocide. Pour les représentants des victimes, une réparation effective ne peut se limiter à des infrastructures financées par l’aide allemande, mais devrait inclure soit la restitution des terres, soit une compensation financière directe.
En Allemagne, la mémoire du génocide des Herero et des Nama demeure fragile. Du fait de son histoire et du nombre colossal des victimes de la Shoah (entre 5 et 6 millions de Juifs assassinés par les Allemands pendant la Seconde Guerre mondiale), l’Allemagne privilégie le travail mémoriel sur le nazisme, l’époque coloniale n’étant que peu traitée. Ce n’est qu’après le centenaire du génocide des Herero et des Nama, en 2004, que la recherche historique et les revendications des communautés concernées ont pris plus d’ampleur. Mais la reconnaissance officielle est restée tardive, freinée par des résistances politiques. Le parti d’extrême droite allemand AfD conteste même la qualification de génocide. En 2024, un député de Rhénanie-du-Nord-Westphalie s’est rendu en Namibie pour déposer une gerbe sur la tombe d’un officier allemand impliqué dans les massacres, ce qui a provoqué la colère des Namibiens et les critiques d’autres partis politiques allemands, mais cela est resté sans conséquences judiciaires ni disciplinaires. Cette banalisation illustre la persistance d’une mémoire sélective, où la colonisation reste marginalisée.
En multipliant les restitutions symboliques, telles que, à partir de 2011, des restitutions de crânes qui avaient été expédiés en Allemagne pendant la colonisation et le génocide, Berlin tente de montrer une volonté de réconciliation avec la Namibie. Mais ces gestes ne remplacent pas ce que les Herero et les Nama réclament depuis des décennies : une reconnaissance pleine et entière de la dette historique et morale de l’Allemagne, qui ne saurait être comblée par une aide au développement.