Que signifie l’expression « performative male » ? 

Le terme performative male (ou matcha male) émerge comme un mème internet en 2024, puis devient viral en 2025 sur TikTok, Instagram et X. Il désigne un archétype masculin caractérisé par l’adoption ostentatoire de codes progressistes, esthétiques et culturels : lecture publique d’autrices féministes (Simone de Beauvoir, bell hooks), consommation de matcha latte, port de tote bags à message, écoute de musiciennes indie (Clairo, Laufey) ou utilisation de vernis…

Ces comportements, souvent compilés dans des vidéos humoristiques, forment un répertoire identifiable et répétitif. Selon The Guardian et The Washington Post, ils reflètent une adaptation aux attentes culturelles contemporaines : afficher une sensibilité progressiste tout en maîtrisant sa présentation publique, dans une logique de reconnaissance sociale et de circulation virale. Le performative male repose sur une conscience aiguë du regard social et sur la répétition de signes culturels valorisés.

Judith Butler, dans Gender Trouble (1990), définit le genre comme une construction sociale produite par des actes répétés et régulés par les normes. Le masculin et le féminin ne sont pas des essences naturelles, mais le résultat de comportements socialement codés, dont la répétition crée l’illusion de deux identités stables. Le performative male illustre cette mécanique : ses gestes sont des performances conscientes, effectuées sous le regard collectif, et valides uniquement lorsqu’elles sont reconnues comme telles.

Raewyn Connell, dans Masculinities (1995), permet d’en comprendre les hiérarchies internes et les formes de pouvoir qui en découlent. Elle propose une typologie des rapports entre les formes de masculinité : hégémonique, complice, subordonnée et marginalisée. Le performative male s’inscrit dans une masculinité complice, car il rejette les signes explicites de domination traditionnelle tout en conservant certains avantages symboliques en s’adaptant aux nouvelles normes sociales. Cette posture lui permet de se distinguer tout en se conformant à un modèle valorisé, transformant la sensibilité affichée en capital culturel. Le performative male ne cristallise donc pas un rejet de la sensibilité masculine, mais de sa visibilité. Ce qui dérange n’est ni l’ouverture émotionnelle ni le discours féministe, mais leur exposition calculée, perçue comme une stratégie de distinction plutôt que comme une conviction intime.

Des concours publics, comme le Performative Male Contest de Seattle en août 2025, ont cristallisé cette logique. Organisé par Lanna Rain et Guinevere, l’événement a réuni des dizaines de participants et de spectateurs. Les candidats y présentaient des objets et des signes associés à cette sensibilité : exemplaires de Normal People de Sally Rooney, tasses de matcha latte, tote bags illustrés, vinyles, et même des discours sur la vulnérabilité masculine. Le vainqueur, Marcus Jennings, a remporté un tourne-disque et un vinyle de Submarine par The Marías, symboles de l’esthétique culturelle du performative male.

À Paris, Montréal ou Toronto, des concours similaires ont vu le jour, avec des participants exhibant des protections menstruelles « en cas d’urgence », des casques audio filaires, ou des T-shirts « les tampons devraient être gratuits ». Ces événements, souvent ironiques, soulignent la dimension calculée du phénomène. La masculinité y est mise en scène, commentée et évaluée selon des codes partagés.

Le performative male est presque toujours évoqué dans un contexte moqueur. Les internautes publient des compilations de comportements typiques, et les médias y voient une satire collective. Cette ironie fixe les normes implicites de la présentation de soi masculine : la sensibilité est valorisée tant qu’elle semble naturelle, mais devient risible dès qu’elle paraît calculée. Elle peut être interprétée comme une régulation sociale, traçant la frontière entre authenticité perçue et stratégie visible. La moquerie fonctionne ainsi comme un outil de contrôle symbolique, rappelant que la performativité repose sur des conventions partagées.

Les réseaux sociaux amplifient ce mécanisme. Chaque publication transforme la mise en scène du genre en acte public mesurable (nombre de vues, commentaires, partages). L’identité masculine y devient une donnée visible, constamment évaluée. Le performative male incarne le passage d’une masculinité fondée sur la domination à une masculinité fondée sur la communication. Dans cette logique, la visibilité remplace l’autorité, et la mise en scène, l’action.

L’étude du performative male éclaire la transformation des rapports de genre dans la société numérique. La masculinité y devient un objet de représentation publique, s’évaluant à travers sa capacité à s’adapter à des codes culturels changeants et à capter l’attention. Ce phénomène traduit une évolution plus large : le remplacement de la domination par la visibilité, de la force par la mise en scène, et de l’action par le signe.

Le performative male dérange moins par sa performativité que par le fait qu’elle révèle la difficulté, dans l’espace numérique, de distinguer l’engagement sincère de la posture sociale et la conviction de la stratégie.

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