Toutefois, le mouvement islamiste Hayat Tahrir al-Cham (HTS), principale force ayant renversé Bachar Al-Assad, est inscrit sur la liste noire des organisations terroristes de l’UE depuis 2014. C’est pourquoi Bruxelles reste méfiante et conditionne la levée des sanctions à la « protection des membres de toutes les minorités et des autres confessions non majoritaires » par le nouveau régime syrien. Dès lors, l’Union européenne adopte une position ambivalente vis-à-vis de la Syrie post-Assad, oscillant entre la volonté d’aider les Syriens à se reconstruire politiquement, socialement et économiquement, et l’obligation de dialoguer avec un groupe terroriste. Velina Tchakarova, analyste géopolitique autrichienne, souligne que l’Union européenne est poussée à agir, mais que cette action implique de naviguer entre logique de stabilisation, dialogue avec des acteurs complexes et protection des minorités. En somme, l’UE souhaite obtenir des garanties concrètes de la nouvelle Syrie en matière de droits humains, de justice, ou encore de représentation de toutes les communautés religieuses et ethniques du pays, afin de l’aider ensuite à se reconstruire. La visite diplomatique franco-allemande de janvier 2025 en Syrie exprime la volonté de Bruxelles de tendre la main à ce nouveau régime, tout en exigeant ces mêmes conditions.
Dans le but de répondre aux demandes d’inclusivité des chancelleries occidentales, le président par intérim Ahmed Al-Charaa a doté la Syrie d’un nouveau gouvernement le 29 mars 2025. Certes, ce gouvernement est plus inclusif que l’équipe ministérielle chargée de la gestion des affaires courantes depuis la chute de Bachar Al-Assad, avec la présence d’un Druze, d’un Kurde syrien, d’un Alaouite, ainsi que d’une femme chrétienne. Cependant, ce sont des fidèles d’Al-Charaa qui occupent les postes clés et qui demeurent largement majoritaires. Malgré tout, « la France accueille favorablement la formation d’un nouveau gouvernement en Syrie », indique le site France Diplomatie. Selon Fabrice Balanche, spécialiste du Moyen-Orient, les Européens, dont la France, estiment qu’Al-Charaa est « le moins mauvais choix pour la Syrie ».
Pour autant, lorsque Emmanuel Macron a reçu Ahmad Al-Charaa à Paris le 7 mai 2025, ce dernier n’a pas réussi à faire oublier son passé de djihadiste, dans la mesure où les Français ont bien gardé à l’esprit qu’il est le fondateur du Front Al-Nosra, la branche syrienne d’Al-Qaïda. Bien qu’Al-Charaa ait choisi la France pour son premier déplacement au sein de l’Union européenne, cette rencontre a suscité de nombreuses critiques.
Outre la dimension politique et diplomatique, l’UE est également présente aux côtés de la Syrie post-Assad d’un point de vue humanitaire et économique. Lors de la conférence annuelle de 2025 sur la Syrie et la région, l’UE a engagé un montant total de 5,8 milliards d’euros pour 2025 et 2026, dans le but de soutenir le processus de transition politique inclusive de la Syrie ainsi que son redressement socio-économique. Le 20 mai 2025, toutes les sanctions économiques européennes contre la Syrie ont été levées, à l’exception de celles fondées sur des raisons de sécurité.
Si l’UE tient tant à aider la Syrie à se reconstruire, quitte à devoir dialoguer avec un groupe islamiste, c’est parce que stabiliser ce pays, qui compte 1,3 million de demandeurs d’asile et de réfugiés dans l’Union européenne, revêt un enjeu crucial. Selon la Fondation Friedrich-Ebert, la réaction de l’Union européenne à la chute du régime syrien a été rapide et opportuniste, et les mesures migratoires ont été mises en œuvre sans évaluation crédible de la sécurité du pays.
Dans une Europe de plus en plus dirigée par des gouvernements d’extrême droite, la volonté de limiter les flux migratoires futurs est omniprésente depuis le 8 décembre 2024. Afin d’encourager les Syriens à rester dans leur pays et de persuader les réfugiés de rentrer chez eux, il s’agit de stabiliser la Syrie en la transformant en un pays sûr. Plusieurs gouvernements européens ont annoncé la suspension du traitement des demandes d’asile déposées par des Syriens. L’Autriche a même annoncé un programme de « rapatriements et d’expulsions ». Si le régime d’asile européen commun (RAEC) de l’UE fixe des normes pour les procédures d’asile, il ne détermine pas directement si un pays est suffisamment sûr pour y renvoyer les réfugiés. De ce fait, il revient à chaque État membre de l’UE d’évaluer la situation en Syrie afin de déterminer si le retour des réfugiés est possible.
Bien que l’optimisme suscité par la chute du régime syrien ait pu pousser certains réfugiés à envisager un retour chez eux, et malgré la volonté de certains pays européens de favoriser le rapatriement des réfugiés au détriment d’une évaluation complète de la sécurité, certains événements montrent l’incapacité du nouveau régime à contenir ses factions les plus extrémistes. La brutale répression des Alaouites, accusés de rébellion, par les forces de sécurité du nouveau pouvoir sunnite en mars 2025 illustre clairement ce phénomène. Les Alaouites constituent une minorité religieuse en Syrie, dont était issu le président syrien déchu.
Les affrontements intercommunautaires de juillet 2025 à Soueïda, entre Druzes et Bédouins sunnites, ont également ravivé les tensions dans un pays loin d’être entièrement contrôlé par le nouveau pouvoir. Hussam Baravi, responsable du projet Syrie de la Fondation Friedrich-Ebert, considère que la réalité syrienne contraste fortement avec le discours politique européen, qui présente ces mesures migratoires comme des réponses pragmatiques au changement de régime. Les causes structurelles des déplacements de population — effondrement de l’État, insécurité et tensions sectaires — demeurent profondément ancrées.