Le 17 octobre 2019, l’annonce d’une série de taxes par le gouvernement, dont une sur les appels WhatsApp, provoque un excès de colère chez les Libanais. Dans un pays déjà plongé dans une crise économique, rongé par le chômage et la défaillance des services publics, cette mesure apparaît comme une provocation de trop. La taxe WhatsApp n’est que le détonateur d’une rage accumulée contre tout un système. Des centaines de milliers de manifestants envahissent les rues pour dénoncer un modèle où une élite politico-financière s’est enrichie aux dépens du peuple. Selon le Centre arabe de recherche et d’études politiques, 1 % des Libanais les plus riches possèdent plus que 58 % des plus pauvres réunis. Pendant que les dirigeants prospèrent grâce à la dette publique, les Libanais s’enfoncent dans la précarité. Ce conflit interne témoigne de l’ampleur des inégalités dans la répartition des richesses et renforce un système fondé sur le népotisme et le clientélisme.
L’ampleur du mouvement surprend : de Tripoli au nord jusqu’à Nabatiyeh au sud, toutes les régions se mobilisent. Le caractère inter-religieux du soulèvement rompt avec les clivages habituels entre les communautés chiites, sunnites, maronites et druzes, qui manifestent côte à côte, unies par un même refus. Le dicton « Kellon ya’ni kellon » (« tous veut dire tous ») vise l’ensemble de la classe politique, toutes confessions confondues.
Le système confessionnel libanais plonge ses racines dans le mandat français, qui a institutionnalisé la représentation politique sur une base communautaire en s’appuyant sur les élites religieuses traditionnelles. Le Pacte national de 1943 entre les principales entités libanaises a consolidé ce modèle. Cette architecture produit des effets puissants et durables : elle maintient des réseaux de patronage où l’accès aux services, à l’emploi et aux ressources passe nécessairement par les za’îm (le chef au nom de l’intérêt commun) et les partis confessionnels. Elle fragmente l’identité politique, si bien qu’avant d’être libanais, on est chiite, sunnite ou maronite. Cette fragmentation nourrit la manipulation des peurs intercommunautaires.
Les manifestants réclament un changement radical du système. Ils exigent la démission du gouvernement, la formation d’un cabinet technocratique indépendant, des élections anticipées sur la base d’une nouvelle loi électorale et une réforme fiscale pour lutter contre la corruption. Pour beaucoup, l’objectif ultime reste l’abolition progressive du confessionnalisme politique et la construction d’un véritable État de droit où la citoyenneté prime sur l’appartenance communautaire.
Pendant près de cinq mois, jusqu’en mars 2020, la mobilisation ne faiblit pas. Manifestations quotidiennes, campements, blocages de routes : le pays vit au rythme de la contestation. La pandémie de Covid-19 et les mesures de confinement, ainsi que la répression policière, entraînent une diminution de la présence dans les rues, même si des sursauts d’indignation surgissent, notamment après la catastrophe de l’explosion du port de Beyrouth en août 2020.
Sur le plan institutionnel, le mouvement obtient des résultats nuancés. Le 29 octobre 2019, le Premier ministre Saad Hariri démissionne sous la pression populaire, ouvrant un vide de pouvoir et une longue crise gouvernementale. Un nouveau cabinet dirigé par Hassane Diab se forme début 2020, présenté comme plus « technocratique », mais l’espoir est de courte durée : le gouvernement apparaît vite comme le produit d’un simple réarrangement entre les mêmes forces partisanes.
C’est finalement lors des élections législatives de mai 2022 que le changement devient le plus visible. Une dizaine de députés issus des listes du « 17 octobre » font leur entrée au Parlement pour la première fois depuis la fin de la guerre civile. Le Hezbollah et ses alliés perdent leur majorité, reconfigurant les équilibres politiques. Le mouvement a aussi déplacé les lignes du débat public. La critique du régime comme système confessionnel-néolibéral s’est imposée dans l’espace politique. Un nouvel espace d’opposition s’est constitué, fait de collectifs citoyens, de mouvements associatifs et de listes indépendantes qui tentent de traduire la contestation de la rue en force politique organisée.
Le mouvement de 2019 peine cependant à s’imposer sans leadership unifié ni relais institutionnel stable. Il lui manque la capacité organisationnelle nécessaire pour affronter des appareils politico-sécuritaires experts. Les députés du « 17 octobre » élus en 2022 restent minoritaires, isolés, parfois menacés, incapables d’imposer une réforme systémique au Parlement. La thawra a donc ébranlé le système sans parvenir à l’abattre.
Depuis 2020, le Liban s’enfonce dans une crise multidimensionnelle qui recontextualise l’héritage de la thawra. L’effondrement financier s’est traduit par une dépréciation massive de la livre libanaise et un appauvrissement de la population, tandis que des milliards de dépôts bancaires demeurent inaccessibles. À cette catastrophe socio-économique s’ajoute le conflit entre Israël et le Hezbollah, marqué par des offensives dans le Sud du pays, des destructions d’infrastructures et des déplacements de population, maintenant le pays dans un état de tension permanente. Si le Hezbollah a vu son image se dégrader, il demeure un acteur central du champ politico-militaire, ce qui limite la capacité des forces issues du 17 octobre à imposer un agenda de réforme en profondeur.
Le cas libanais montre que la corruption constitue un régime de gouvernement qui façonne la distribution des ressources. Lorsqu’elle devient une norme sociale et un mode d’accès aux services, elle mine la confiance dans les institutions, aggrave les inégalités et se traduit directement par une détérioration du bien-être social.