Ivan Cooper, député protestant engagé pour l’égalité civique, mène le cortège et tente d’encadrer une mobilisation qu’il souhaite strictement non violente. Malgré des négociations préalables avec les autorités, la manifestation est interdite et se heurte à un dispositif militaire conséquent. En début d’après-midi, des soldats du 1er bataillon de parachutistes britanniques ouvrent le feu sur la foule. Treize civils non armés sont tués. Bloody Sunday devient immédiatement un traumatisme collectif et un tournant décisif du conflit nord-irlandais.
Diffusé d’abord comme téléfilm avant sa sortie en salles en 2002, Bloody Sunday, réalisé par Paul Greengrass, se distingue par son ambition de reconstitution rigoureuse. Récompensé par l’Ours d’or au Festival de Berlin, le film s’impose comme l’un des rares récits audiovisuels à aborder frontalement cet événement, longtemps au cœur des tensions mémorielles entre l’Irlande et le Royaume-Uni.
Greengrass adopte une approche quasi journalistique. Bien qu’il s’agisse d’un film de fiction, Bloody Sunday emprunte de nombreux codes du reportage télévisé et du documentaire, comme la caméra embarquée, exposant les faits dans leur enchaînement brut, sans voix off, sans commentaire explicatif ni reconstruction a posteriori. Ce dispositif formel réduit fortement la distance entre le spectateur et l’événement, l’obligeant à vivre la manifestation et sa répression en apparente « temps réel ».
L’absence de médiation explicative renforce le sentiment de crédibilité, provoque une montée progressive de la tension et plonge le spectateur dans une forme de désorientation, proche de celle vécue par les manifestants. Le film donne l’impression d’être au cœur même de la scène.
La mise en scène repose sur des choix formels marquants. Caméra à l’épaule, image granuleuse, montage haché : le spectateur est plongé au cœur de l’action, sans point de vue surplombant. La narration suit une chronologie presque continue, créant l’impression d’un compte à rebours permanent. L’absence quasi totale de musique empêche toute mise à distance émotionnelle et renforce l’angoisse.
Greengrass restitue la confusion du terrain : ordres contradictoires, rumeurs de tirs ennemis inexistants, mouvements de foule incontrôlés. Le massacre apparaît comme le résultat d’un engrenage sécuritaire plutôt que comme une bavure isolée. Cette esthétique vise moins à produire une distance analytique qu’à placer le spectateur dans une position d’observateur embarqué, confronté à l’événement tel qu’il se déploie, sans clé d’interprétation immédiate. Cela renforce l’impression de « brut » et de vérité des faits, perçue par la seule expérience visuelle et sensorielle, sans médiation.
Le film montre précisément « qui fait quoi ». Ivan Cooper tente jusqu’au dernier moment de contenir la foule et d’éviter toute provocation. Les organisateurs craignent les débordements, conscients du risque de répression. Face à eux, la hiérarchie militaire britannique applique une stratégie visant à procéder à des arrestations massives pour produire un effet dissuasif. Les parachutistes sont présentés comme les exécutants d’ordres politiques et militaires préparés en amont. Greengrass ne cherche ni à justifier ni à condamner explicitement, mais à montrer comment ces logiques opposées entrent en collision.
Le réalisme du film tient aussi à ses conditions de production, même si cette reconstitution demeure une interprétation cinématographique des événements et non une enquête historique exhaustive. Le tournage implique de nombreux habitants de Derry, parfois témoins directs ou victimes des événements de 1972. Certains figurants improvisent à partir de leurs souvenirs, donnant aux scènes une intensité particulière.
La photographie terne et désaturée accentue l’atmosphère oppressante des quartiers catholiques du Bogside, montrés dans leur pauvreté, leur enclavement et leur tension permanente. Le décor urbain devient un acteur central du récit, restituant la violence comme profondément inscrite dans un ordre social marqué par les inégalités, et non seulement dans des actes isolés.
Le casting, majoritairement composé d’acteurs peu connus, renforce cette impression de réalité. James Nesbitt incarne Ivan Cooper sans héroïsation excessive. Le personnage apparaît comme un homme politique sincère, convaincu que la non-violence peut encore porter ses fruits, mais progressivement dépassé par la brutalité du rapport de force. Le scénario souligne que, si certains manifestants radicaux étaient armés, les personnes tuées ne l’étaient pas. Cette précision factuelle est essentielle pour saisir la portée politique du massacre.
Le film restitue les conséquences immédiates de Bloody Sunday. Les dernières séquences montrent une jeunesse profondément marquée, hésitant entre engagement pacifique et lutte armée. Une file de jeunes gens souhaitant rejoindre l’IRA symbolise le basculement provoqué par la fusillade. Greengrass met ainsi en lumière le lien direct entre la répression d’une manifestation pacifique et la radicalisation du conflit, qui plonge l’Irlande du Nord dans plusieurs décennies de violences.
En se concentrant sur cette journée, sans élargir artificiellement le récit, Bloody Sunday restitue l’événement comme un point de rupture historique. Le film agit moins comme une œuvre militante que comme un constat politique implacable. Il montre comment un épisode précis, localisé dans le temps et l’espace, peut produire des effets durables sur un conflit ancien, nourrir les mémoires collectives, inspirer des œuvres musicales, des fresques murales et des films, et continuer, des décennies plus tard, à structurer les tensions politiques et symboliques entre l’Irlande et le Royaume-Uni.