Comment Boualem Sansal met-il en scène le déchirement de l’exil pour interroger l’identité dans Rue Darwin ?

Comment construire son identité tout en ayant été arraché de ses racines ? C’est la question qu’aborde l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal dans son roman Rue Darwin. Contraint de quitter son village natal et les siens à l’âge de huit ans, le narrateur Yazid débarque à Alger, au sein d’une nouvelle famille dont il ignore tout.

Il expérimente déjà la douleur de l’exil et les tourments de la question de l’identité, leitmotiv de l’œuvre, récompensée par le Prix du Roman Arabe en 2012.

Véritable fil conducteur du livre, la thématique du deuil apparaît dès les premières lignes, consacrées au décès de la mère de Yazid. Bouleversé par cette mort, le narrateur prend conscience des silences et des mensonges qui pèsent sur ses origines. Appelé par une voix de « l’au-delà » à retourner sur ses lieux de mémoire, il se lance dans un pèlerinage sur les traces de son enfance, rue Darwin, à Alger. À travers la figure de Yazid, Boualem Sansal nous fait vivre son propre voyage, en quête de réponses aux mystères qui hantent son histoire personnelle et celle de sa famille. Il nous plonge dans un récit intime, aux confins de l’autobiographie et du roman d’enquête.

« Le temps de déterrer les morts et de les regarder en face était bien arrivé. » Les souvenirs lointains servent à la reconstitution d’une histoire familiale tourmentée. Des premières années vécues sous le toit de sa grand-mère, Boualem Sansal tire un récit aux allures de mythe, dominé par la figure de la puissante Djéda, politicienne respectée, à la tête d’une tribu, véritable empire. Les descriptions de la vie de palais de l’aïeule contrastent avec celles de l’existence miséreuse des prostituées du bordel jouxtant la grande demeure principale.

Viennent ensuite les années à Alger. Arpentant les rues de Belcourt bien des années plus tard, le narrateur revit ses moments heureux dans un quartier cosmopolite, débordant de vie, où l’enfance est sacralisée comme un âge d’or de liberté et d’insouciance. À travers ces évocations, l’auteur nous offre un portrait saisissant de la réalité sociale de l’Algérie et de sa traversée du temps, des années cinquante jusqu’à la terrible « décennie noire » de la fin du siècle.

Roman autobiographique, Rue Darwin se lit aussi comme un essai sur la question de l’identité, de la vérité et de la mémoire. Déchiré entre deux maisons, deux familles, deux patries, maintenu dans le mensonge et l’ignorance, le narrateur se heurte à de nombreux obstacles dans la construction de son être, qui le conduisent à reconnaître que « le seul véritable inconnu, c’est soi-même ». Boualem Sansal éclaire en préface son ambition à travers ce roman : revenir sur un voyage qui l’a transformé en « un nouvel homme ». Insistant sur la métamorphose produite en lui par ce retour aux origines, il invite le lecteur à emprunter le même chemin et à partir sur son propre pèlerinage mémoriel.

Comprendre d’où l’on vient pour comprendre qui l’on est : tel est, d’une certaine manière, le projet formulé par l’auteur, qui perçoit l’identité comme une mosaïque de tous les lieux et de toutes les personnes rencontrés sur son chemin, un tableau susceptible de se déchirer à force de déracinements. Il évoque ainsi le fardeau de l’exil, destructeur du tissu familial originel. Les scènes de retrouvailles entre frères et sœurs traduisent la distance inéluctable qui s’est creusée entre des êtres devenus presque des étrangers, chacun ayant fui aux quatre coins du monde pour tenter d’y trouver sa place. Le fossé est d’autant plus marqué que le temps transforme les souvenirs et que la mémoire se révèle sélective. Chacun conserve une perception différente du foyer commun jadis partagé. « On ne voit que ce que l’on sait. Il y a autant de lieux que de regards, chacun voit son Belcourt à lui. Le mien n’était pas le leur. »

La narration est empreinte d’une nostalgie particulière à l’égard d’un temps qui n’existe plus. À la douleur de la perte des êtres chers s’ajoute celle de la disparition d’une patrie, au visage rendu méconnaissable par le chaos et la violence de l’islamisme. L’auteur raconte l’instauration progressive d’un climat de crainte et de haine, né de la succession des guerres qui ont déchiré l’Algérie. Mobilisé malgré lui au sein de la redoutable bataille d’Alger, Boualem Sansal dénonce la déshumanisation des conflits, qui transforment les hommes en outils au service d’une philosophie destructrice : « En quelques mois, d’une animosité qui a abasourdi l’humanité, nous fûmes métamorphosés, brûlés au cinquième degré. » L’écrivain témoigne du destin d’hommes qu’il a côtoyés, détruits par la brutalité de combats qu’ils n’avaient pas voulus et dont l’espoir de contribuer à un avenir plus heureux a été anéanti.

Manifeste pour la paix, Rue Darwin incarne la liberté de parole d’un auteur engagé, qui se fait critique de la politique, obstacle à la fraternisation tant espérée de ses deux patries algérienne et française. Récemment libéré après un an d’incarcération par le gouvernement algérien, Boualem Sansal se dit toujours prêt à se battre pour la réconciliation des deux États, pour, comme il l’écrit dans ce roman, « construire une paix meilleure » et en finir avec cette « violence faite à l’Humanité ».

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