Comment la représentation des violences sexuelles a-t-elle évoluée dans l’ère post-MeToo ? 

Cet été sont sortis à une semaine d’intervalle deux films aux thématiques communes : Sam fait plus rire et Sorry Baby, des longs métrages racontant le parcours de femmes après un viol. Bien qu’elles diffèrent dans leur approche – esthétique ou scénaristique – ces œuvres incarnent un certain renouveau du cinéma initié par le mouvement MeToo. Depuis 2017, les productions culturelles, et notamment cinématographiques, s’emparent du sujet des violences faites aux femmes et renouvellent leurs regards. Aux représentations euphémisantes ou érotisées des violences sexistes et sexuelles (VSS) – pointées du doigt et analysées par Chloé Thibaut dans son ouvrage Désirer la violence – l’art post-MeToo oppose des œuvres dépeignant le parcours des victimes sans le minorer ou l’instrumentaliser, tout en osant parler de violences considérées comme plus taboues par la société, telles que les violences conjugales.

Il n’a pas fallu attendre MeToo pour parler des VSS au cinéma. De multiples scènes d’agressions sexuelles et de violences patriarcales en tout genre (physiques ou psychologiques) ont jalonné les longs-métrages et les séries du XXe et du début du XXIe siècle. Le changement notable initié par le mouvement MeToo réside dans leurs représentations. Comme le montre Chloé Thibaut dans Désirer la violence, les VSS font partie intégrante de la pop culture même si elles ne sont pas souvent considérées ainsi. L’autrice prend l’exemple de Gossip Girl, série iconique des années 2000 dans laquelle le personnage de Chuck Bass commet plusieurs agressions sexuelles – parfois désignées comme telles, souvent non – sans pour autant perdre son statut de « beau gosse mystérieux ». Dans le film culte des années 1970, Saturday Night Fever, le héros principal incarné par John Travolta participe à un viol en réunion dans une voiture sans que cela n’ait d’incidence sur la suite du scénario. Dans un cas comme dans l’autre, les VSS sont minorées et les victimes totalement silenciées.

Les productions culturelles qui ont pris le parti de donner une voix aux victimes l’ont souvent fait en vue d’instrumentaliser les violences subies à des fins spectaculaires. Dans ce registre, on peut citer bon nombre de films de rape and revenge dans lesquels les héroïnes ayant subi des agressions échafaudent des plans pour se venger, enchaînant plusieurs scènes sanglantes – leurs ressentis physiques ou psychologiques étant mis de côté. Suivant cette logique, les VSS apparaissent comme une « étape » pour forger le caractère d’une héroïne, qui après ces évènements deviendrait « badass ». C’est exactement l’arc narratif donné à Sansa Stark dans Game of Thrones, qui, à la suite de viols conjugaux, finit par se venger et par acquérir un certain pouvoir politique, étant prise au sérieux par les autres personnages de la série (et par les scénaristes).

Dans ce schéma assez restreint, les victimes et ce qu’elles ressentent prennent très peu de place. MeToo a rebattu les cartes. Une des premières productions notables héritières de ce mouvement social est Le Dernier Duel de Ridley Scott (2021), racontant les circonstances ayant mené au dernier duel judiciaire français au XIVe siècle : le viol de Marguerite de Thibouville, femme de Jean de Carrouges, par Jacques Legris. Composé de trois parties, l’une narrant les faits du point de vue du mari, l’autre de celui de Jacques Legris et la dernière – plus conséquente – étant consacrée à Marguerite de Thibouville, le film met au centre le récit de la victime. Le Dernier Duel innove – à l’échelle d’Hollywood – dans la mise en scène de la séquence du viol. Dans la partie consacrée à Marguerite, cette mise en scène est imprégnée du female gaze, au sens défini par Iris Brey dans son ouvrage Le Regard féminin, en tant que « regard qui adopte le point de vue d’un personnage féminin pour épouser son expérience ». Cela évite à la mise en scène de l’agression de se muer « en spectacle », pour reprendre les termes de l’autrice, et permet de placer le ressenti physique et psychologique du personnage au centre. Aucune érotisation ou minorisation de l’acte n’est donc possible.

Depuis, de nombreux et surtout nombreuses cinéastes ont fait des propositions de scénarios et de mises en scène pour explorer la représentation des VSS, sans oublier le traumatisme qui en résulte ni le parcours de reconstruction. Iels s’efforcent aussi de déconstruire les stéréotypes accolés aux victimes, qui auparavant oscillaient entre la « sainte naïve » et la « putain qui l’a bien cherchée ». Le stéréotype de l’agresseur présenté comme un monstre hors de la société se déconstruit également, remplacé par la représentation d’un homme aux apparences « ordinaires ». Autant d’avancées que l’on peut retrouver dans des longs-métrages comme Sorry Baby d’Eva Victor, Les Femmes au balcon de Noémie Merlant, Sam fait plus rire d’Ally Pankiw ou encore la série I May Destroy You de Michaela Coel.

MeToo a aussi permis aux œuvres traitant des violences conjugales de prendre la lumière. De la série Querer à Aux jours qui viennent de Nathalie Najem en passant par L’Amour et les Forêts de Valérie Donzelli, les cinéastes analysent les processus d’emprise et de violence au sein du couple, tout en nuançant les figures des agresseurs et des victimes afin de montrer la généralité de ces problématiques dans la société.

Malgré ces avancées – dont il faut rappeler qu’elles ne sont pas nées ex nihilo et que beaucoup de cinéastes avaient entamé ce travail avant MeToo – il reste beaucoup de chemin à parcourir. Le 7e art a encore peu osé poser sa caméra et ses réflexions sur des sujets considérés comme trop tabous par la société, tels que la pédophilie et l’inceste (dont les récits et les analyses se trouvent davantage dans les témoignages littéraires comme La Familia Grande de Camille Kouchner ou Triste Tigre de Neige Sinno). Ces nouvelles représentations, tout en détaillant les VSS, peuvent aussi oublier, voire perpétuer, certains clichés racistes ou classistes qui laissent entendre que seules les femmes blanches et aisées auraient une voix à porter. Encore beaucoup de pellicules devront tourner avant de mettre à mal les stéréotypes trop longtemps véhiculés.

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