Cet épisode constitue un édifice immense de la littérature. La madeleine de Proust est une expression que l’on utilise encore sans savoir d’où elle vient. Elle a été écrite dans le premier des sept tomes de la cathédrale littéraire À la recherche du temps perdu, intitulé Du côté de chez Swann, publié entre 1913 et 1927, et qui est probablement l’une des œuvres les plus complexes en termes de sensations, de souvenirs et d’émotions.
Proust manie comme personne l’art de représenter le souvenir dans l’esprit du lecteur grâce aux sensations : entremêlement de ressentis, tourbillons de souvenirs qui s’assemblent, s’effacent et s’imbriquent les uns dans les autres. Mais c’est avant tout la manière de restituer la mémoire des perceptions qui rend son œuvre aussi intuitive et universelle. Le fil narratif de ses romans est une succession de souvenirs et de sensations psychiques qui se répondent et structurent le récit. Proust mobilise tous les moyens d’expression pour évoquer ses reviviscences favorites : la nostalgie de l’enfance dans les premiers chapitres du premier tome, Du côté de chez Swann, la protection maternelle, et plus tard, les premières amours et relations intimes dans le second tome, À l’ombre des jeunes filles en fleurs.
L’œuvre de Marcel Proust est une montagne de complexité que l’on découvre au fil de plusieurs lectures attentives. Pour lui, le souvenir volontaire n’est qu’artificiel et incomplet, alors qu’un simple symbole du souvenir involontaire peut réveiller un monde entier de réminiscences, car, comme il l’écrit : « quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules (…) l’odeur et la saveur restent encore longtemps (…) à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir ». Le passé revient alors dans toute sa richesse, fait de sentiments et d’images, soulignés par le style délicat et extrêmement précis de l’auteur.
Les phrases sont très longues et immersives, mais le style de l’auteur marque une cassure dans la littérature du XXᵉ siècle. Au lieu de romans purement narratifs, il rompt avec la tendance et opte pour une narration fondée sur le souvenir des faits et leur renaissance, sur la perception des choses, et explore l’être humain sensible avec une complexité encore inédite en 1913.
Son écriture relève de l’ancrage mémoriel, où l’expérience sensible l’emporte presque toujours sur les faits objectifs. Il s’attarde sur des détails quotidiens pendant plusieurs pages — un parfum, un goût, un son — et révèle la puissance émotionnelle de tout ce qui interagit avec nos sens. Marcel Proust possède, à lui seul, la capacité de réveiller le passé de manière vibrante, qui redevient vivant dans son intensité, et de transformer le vécu en art.
Il traite la réminiscence dans ses récits avec des formulations étendues, parfois digressives, et une profusion de détails qui lui permet, en grand écrivain, d’immerger le lecteur dans la profondeur de ses expériences vécues. Ses souvenirs sont subjectifs mais révèlent des émotions universelles, comme en témoigne l’analyse du passé d’Odette et de Swann, offrant une véritable leçon sur le temps qui passe et sur la construction de l’identité à travers le vécu. Contrairement à une vie racontée de l’extérieur, il s’agit d’une expérience de l’intérieur, sans forcément une description poétique, mais avec une maîtrise de la métaphore qu’il manie comme personne.
Le temps possède une valeur et Proust s’interroge sur sa relativité. Il n’existe ni au présent ni au futur, mais se mesure à la mémoire involontaire et à sa prise de conscience. Le passé prend alors tout son sens : c’est la « réminiscence proustienne ». Le temps ne s’écoule pas de la même manière pour chacun.
Manger une pâtisserie fera peut-être de vous un grand littéraire si le temps perdu devient une mémoire retrouvée ?