L'enjeu

Les États du Golfe ne sont plus de simples acteurs régionaux dépendants de leurs hydrocarbures. Leur capacité à maîtriser les flux énergétiques, financiers, logistiques et diplomatiques leur confère aujourd’hui un rôle structurant dans les équilibres internationaux. Comprendre leurs stratégies permet de saisir l’évolution de la puissance au XXIᵉ siècle, fondée moins sur la force brute que sur la gestion de l’interdépendance mondiale.

L'auteur

Cet article est issu d’une table ronde organisée lors des Rencontres stratégiques de la Méditerranée (RSMed) par l’Institut FMES, consacrée aux stratégies internationales des États du Golfe dans un Moyen-Orient en recomposition. Les échanges ont réuni Ebtesam al Ketbi, fondatrice et présidente de l’Emirates Policy Center (EPC), Camille Lons, directrice adjointe du bureau de Paris de l’European Council on Foreign Relations (ECFR), et Andreas Krieg, professeur associé au King’s College London School of Security Studies. La discussion a porté sur les stratégies de multi-alignement, l’exercice d’une puissance fondée sur les réseaux, les relations avec les États-Unis, l’Europe et l’Asie, ainsi que sur les limites actuelles de l’autonomie stratégique des pays du Golfe.

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Le Golfe à l’assaut du monde : l’art de compter sans s’aligner

Entre puissance de réseaux, diplomatie tous azimuts et quête d’autonomie stratégique

Dans un Moyen-Orient en pleine reconfiguration, les États du Golfe avancent désormais à visage découvert. Loin de se cantonner à un rôle régional, ils redéfinissent leurs postures sur la scène internationale en assumant des stratégies de multi-alignement, de couverture et de diversification partenariale. Depuis le choc des printemps arabes de 2011 jusqu’à l’affrontement direct entre Israël et l’Iran, en passant par l’invasion de l’Ukraine par la Russie et la guerre à Gaza, ces États naviguent entre coopérations ciblées et rivalités stratégiques, sans jamais s’enfermer dans un camp unique.

Malgré l’idée persistante d’un retrait américain au profit d’un basculement vers l’Asie, les États-Unis demeurent un garant sécuritaire déterminant. Cette présence, à la fois indispensable et jugée de plus en plus imprévisible, contraint les familles régnantes du Golfe à repenser leur rôle dans la sécurité régionale, tout en observant un activisme croissant de Washington comme médiateur de crises internationales. Face aux défis climatiques, aux transitions énergétiques et à l’affirmation des ambitions chinoises, russes et indiennes, la région se retrouve à un tournant historique.

De puissances régionales à acteurs globaux

En l’espace de deux décennies, les États du Golfe ont discrètement changé de dimension. L’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Qatar ont investi massivement dans une stratégie de puissance intermédiaire, adaptée à un monde fragmenté et marqué par le retour des grandes rivalités. La puissance ne se mesure plus uniquement à l’aune des capacités militaires ou de la géographie, mais à travers l’agilité stratégique, la connectivité et la crédibilité internationale.

Dans cette nouvelle grammaire de la puissance, la maîtrise de l’interdépendance est devenue centrale. Les Émirats arabes unis incarnent cette transformation. Au-delà d’une politique d’achats militaires tous azimuts, leur force repose sur la capacité à contrôler et à manipuler des flux stratégiques. Les échanges commerciaux vers l’Afrique, notamment de matières premières comme l’or, transitent massivement par Dubaï et Abou Dhabi. De même, une grande partie des flux logistiques permettant à la Russie de projeter son influence sur le continent africain passe par les Émirats, offrant à ces derniers un levier géopolitique majeur.

Le Qatar a, pour sa part, bâti sa puissance sur la connectivité énergétique et diplomatique. Acteur central du marché mondial du gaz, il a investi dans des infrastructures gazières sur plusieurs continents, tout en développant une capacité d’intermédiation unique. Ces choix n’ont pas été sans tensions, notamment avec certains partenaires occidentaux sur des dossiers comme la guerre en Ukraine ou la situation géopolitique après le 7 octobre 2023. Toutefois, dans un contexte de fragilisation des relations entre l’Union européenne et le Golfe, la réélection de Donald Trump pourrait paradoxalement offrir aux Européens une opportunité de réinvestir cette relation, en se positionnant comme un partenaire plus prévisible.

La puissance par les réseaux et le “smart hedging”

Les États du Golfe ont progressivement développé une forme de puissance originale, fondée sur la gestion des réseaux plutôt que sur la domination territoriale. Leur stratégie repose sur ce que l’on peut qualifier de « smart hedging » : se rendre indispensable au plus grand nombre sans jamais devenir dépendant d’un seul partenaire. Cette approche se traduit par le maintien de partenariats de défense avec les États-Unis, le renforcement des liens énergétiques avec l’Asie et l’intensification des coopérations technologiques et financières avec l’Europe.

La région est ainsi devenue un véritable carrefour de la politique internationale. Cette centralité s’est illustrée par les efforts de médiation menés dans plusieurs conflits majeurs, notamment en Ukraine et à Gaza. En cultivant une posture de neutralité active et en dialoguant avec l’ensemble des parties prenantes, les États du Golfe ont renforcé leur légitimité internationale et contribué à faire évoluer l’image d’une région longtemps perçue comme instable et imprévisible.

Cette capacité à tirer profit des réseaux s’appuie sur une vision non westphalienne de la puissance. L’influence ne se limite pas aux frontières étatiques, mais s’exerce à travers des réseaux formels et informels composés d’entreprises, d’individus et d’institutions agissant sur les flux financiers, migratoires, énergétiques ou numériques. Dans ce domaine, les Européens apparaissent en retrait, cantonnés à un rôle d’importateurs et dépourvus de leviers comparables.

Une autonomie stratégique encore inachevée

Malgré ces succès, la quête d’autonomie stratégique du Golfe reste incomplète. La crise du blocus du Qatar entre 2017 et 2021 a agi comme un révélateur. Sa résolution a mis en évidence une prise de conscience collective : la montée en puissance économique et l’exploitation des réseaux complémentaires ne peuvent se faire sans une stabilité régionale minimale. Cette solidarité tactique s’est déjà manifestée par le passé, que ce soit lors du soutien au Koweït en 1991 ou face aux frappes israéliennes de septembre 2025.

Le 7 octobre 2023 a toutefois brisé la dynamique d’apaisement amorcée par le rapprochement avec l’Iran, la réconciliation avec le Qatar et les accords d’Abraham. Les attaques du Hamas ont rappelé que le développement économique et l’autonomie stratégique ne suffisent pas à résoudre des questions politiques profondes, au premier rang desquelles la question palestinienne. Cette réalité met en lumière une faille stratégique : les États du Golfe s’accordent sur l’objectif d’une plus grande autonomie, mais hésitent encore sur les moyens d’y parvenir.

Trois limites structurelles persistent. La dépendance au dollar, l’ancrage de la sécurité militaire dans le dispositif américain et la gestion des données numériques restent largement contrôlés par les États-Unis. Les rapprochements avec la Chine demeurent essentiellement économiques, Pékin n’étant ni disposé ni réellement capable de se substituer à Washington comme garant sécuritaire régional. L’hypothèse d’un basculement d’alliances a néanmoins été entretenue par les États du Golfe, moins comme un projet réel que comme un signal adressé aux États-Unis pour les inciter à rester engagés.

Le Golfe s’impose ainsi comme l’un des laboratoires les plus aboutis de la puissance au XXIᵉ siècle : une puissance fluide, connectée, opportuniste, mais encore contrainte par des dépendances structurelles. L’art de n’être ennemi avec personne est devenu une stratégie. Reste à savoir si elle suffira, à terme, à garantir une véritable autonomie stratégique dans un monde de plus en plus conflictuel.

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