Le Levant à l’heure du basculement : la force a repris le dessus
Pendant longtemps, le Levant a été décrit comme un espace chaotique, livré aux rivalités idéologiques et aux conflits par procuration. Depuis le 7 octobre 2023, cette lecture ne tient plus. La région n’est pas devenue plus stable, mais elle est entrée dans une phase plus dure, plus brutale, dominée par le retour de la force et par des calculs d’intérêts assumés. Le démantèlement progressif de l’axe de la Résistance, la chute du régime syrien et son remplacement par un pouvoir islamiste, la guerre dite des Douze Jours entre Israël et l’Iran, puis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche ont profondément rebattu les cartes.
Plusieurs événements ont accéléré ce basculement : la frappe israélienne à Doha le 9 septembre 2025, la Déclaration de New York adoptée par 142 États, la reconnaissance de la Palestine par plusieurs pays dont la France, ou encore la présentation du plan Trump pour la Palestine, alors qu’un cessez-le-feu à Gaza était sur le point d’être conclu. Pris ensemble, ces signaux traduisent une rupture : les anciennes alliances se sont dissoutes et les lignes idéologiques ont cédé la place à des logiques de puissance beaucoup plus froides.
Une région moins chaotique, mais plus violente
Contrairement aux apparences, le Levant n’est pas plongé dans un désordre incontrôlé. Les États y ont repris l’initiative. Leur priorité est désormais claire : affaiblir les acteurs non étatiques capables de perturber l’ordre régional et sécuriser les conditions du développement économique. Cette logique explique en partie le rapprochement prudent entre l’Iran et les monarchies du Golfe, mais aussi la volonté partagée de limiter les débordements militaires incontrôlés.
La sécurité régionale ne peut toutefois plus être pensée de manière isolée. Les crises s’enchaînent et se répondent dans un effet domino global. Les drones iraniens utilisés par la Russie en Ukraine, l’impact de la guerre ukrainienne sur les prix alimentaires au Moyen-Orient, ou encore la chute du régime syrien rendue possible par la concentration de l’effort militaire russe sur le front européen illustrent cette imbrication croissante. À cela s’ajoute un facteur longtemps sous-estimé : l’eau, redevenue un enjeu stratégique majeur, avec la réactivation de tensions entre Israël, le Liban et la Syrie, mais aussi entre la Syrie, la Turquie et l’Irak, ainsi qu’autour du Nil.
Les États-Unis en retrait, mais sans successeur
Dans ce contexte, les États-Unis demeurent un acteur central, malgré une volonté assumée de réduire leur présence directe. Depuis vingt ans, Washington cherche à se désengager du Levant, sans jamais parvenir à se retirer complètement. Les objectifs restent inchangés : maintenir des prix du pétrole bas et garantir la sécurité d’Israël. Or, depuis le 7 octobre 2023, cet équilibre est devenu particulièrement instable. Les opérations israéliennes à Gaza, qui ont causé plus de 60 000 morts et 200 000 blessés, compliquent la posture américaine, tandis que l’imprévisibilité présidentielle introduit une part supplémentaire d’incertitude.
Les États-Unis continuent de promouvoir une stabilisation régionale inspirée des Accords d’Abraham, tout en cherchant à transférer une partie du fardeau sécuritaire aux puissances locales. Mais aucune alternative crédible n’existe pour les remplacer. Toutes les puissances régionales — Israël, Turquie, Iran, Égypte, Émirats arabes unis et Arabie saoudite — poursuivent des ambitions concurrentes, sans disposer des moyens ou de la légitimité nécessaires pour structurer durablement l’ordre régional.
Le plan de paix américain en 20 points cristallise ces ambiguïtés. Son flou assumé peut apparaître comme une faiblesse, mais il lui confère aussi une certaine robustesse : il remet les États-Unis au centre du jeu et réinscrit la question palestinienne dans un cadre régional. Il n’exclut toutefois pas une dynamique unilatérale israélienne, dans un contexte où l’État hébreu s’impose de plus en plus comme un hégémon militaire.
Un Iran fragilisé, mais loin d’être neutralisé
L’Iran traverse la période la plus délicate de son histoire récente. Depuis 1979, jamais le régime et l’État n’avaient été aussi fragilisés. Divisé, affaibli sur le plan régional, Téhéran est entré en mode survie. Une réorganisation institutionnelle profonde a été engagée afin de garantir la continuité de l’appareil d’État en cas de choc majeur, tandis que la chaîne de commandement militaire a été élargie pour limiter l’impact de frappes ciblées. Les opérations israéliennes menées par surprise ont permis l’élimination de plusieurs hauts responsables militaires, accélérant cette mutation défensive.
Dans le même temps, l’Iran accélère son réarmement. Des missiles sol-air chinois doivent être livrés, des systèmes russes sont attendus, ainsi que des chasseurs MiG-29 à court terme, avant l’arrivée programmée de 48 Soukhoï Su-35 entre 2026 et 2029. Les usines de missiles balistiques sont en cours de reconstruction, alors que Téhéran a reconnu avoir utilisé 30 % de ses missiles balistiques à longue portée au mois de juin, un chiffre diffusé sciemment pour signaler la persistance de capacités significatives.
Pourtant, la stratégie iranienne de défense avancée est désormais hors d’atteinte. Certains relais régionaux, à commencer par les Houthis, s’autonomisent. La guerre des Douze Jours a profondément entamé le prestige iranien, tandis que la chute du régime syrien a mis fin au corridor logistique reliant Téhéran au Hezbollah. Au Liban, l’Iran tente de préserver un allié affaibli ; en Irak, le multi-alignement assumé du gouvernement réduit considérablement sa capacité d’action indirecte.
Israël en position de force, sans stratégie de sortie
Dans ce contexte, la perspective d’une nouvelle confrontation ouverte entre Israël et l’Iran ne peut être écartée. Israël se sent fort, l’Iran vulnérable. Une sortie iranienne du Traité de non-prolifération nucléaire pourrait servir de prétexte à une nouvelle offensive. Une telle guerre ne servirait cependant ni les intérêts américains ni ceux des monarchies arabes et s’inscrirait dans la continuité du 7 octobre 2023 et de l’opération iranienne du 13 avril 2024.
L’axe de la Résistance, déjà fragilisé, poursuit sa désagrégation. L’attaque du Hamas sans coordination a brisé la cohérence stratégique de l’ensemble. Si le Hezbollah a ouvert un front significatif, provoquant l’évacuation de 60 000 habitants du nord d’Israël, il est resté dans des limites contrôlées, révélant ses contraintes opérationnelles.
Au Liban, le désarmement du Hezbollah apparaît désormais comme un enjeu existentiel. Les Forces armées libanaises récupèrent des caches d’armes dans un cadre coordonné par la France et les États-Unis, sur la base des résolutions 1559 et 1701 du Conseil de sécurité des Nations unies. Le pays vit un tournant historique, marqué par de nouvelles autorités, une stratégie de sécurité nationale inédite et des élections législatives à venir.
La Syrie, toujours fragmentée, reste un espace de projection des rivalités régionales. Un consensus international existe sur la nécessité de reconstruire le pays et d’éviter une nouvelle spirale de déstabilisation. Israël, désormais hégémon militaire régional, poursuit ses opérations, mais l’absence d’objectifs politiques clairement définis accroît son isolement diplomatique. Les succès tactiques s’accumulent, sans que n’émerge une vision stratégique de long terme.
La question palestinienne, longtemps reléguée au second plan, est redevenue centrale. La feuille de route américaine apparaît profondément déséquilibrée, mais elle pourrait néanmoins ouvrir la voie à un cessez-le-feu, à une avancée vers la création d’un État palestinien et à une responsabilisation accrue de l’Autorité palestinienne. Tous les acteurs cherchent désormais à peser sur ce dossier, tout en redoutant d’en être durablement prisonniers.
Le Levant est ainsi entré dans une nouvelle phase. Une phase où la force domine, où les illusions ont disparu, et où l’absence de solutions politiques durables continue de nourrir une instabilité structurelle.