Pour cela, le SAFE appuie la mise en commun des moyens et l’accroissement de la production. Cette dernière doit être composée à 65 % de pièces produites en Europe pour pouvoir prétendre au financement. Ce critère vise à renforcer l’industrie européenne et à sécuriser l’armement en évitant toute tentative de contrôle d’États tiers.
L’aide financière se présente sous forme de prêts sur 45 ans maximum accordés par la Commission européenne à des conditions avantageuses. Celle-ci est mise à disposition des États membres et ouverte aux pays tiers participant à des acquisitions conjointes, à condition qu’ils aient conclu un partenariat de sécurité et de défense avec l’Union européenne. C’est par exemple le cas du Royaume-Uni, actuellement en négociation, ou encore du Canada, premier non-européen à avoir intégré le mécanisme en février 2026. L’accord permet au Canada de participer à des projets de défense financés conjointement et à ses entreprises de répondre aux appels d’offres européens afin de favoriser la coopération.
La mise en place du mécanisme s’inscrit dans un climat d’incertitude concernant l’engagement des États-Unis dans la défense de l’Europe. Elle est marquée par l’annonce, en mars 2025, du retrait des troupes américaines d’Ukraine, ainsi que par les menaces de désengagement du pays de l’OTAN. Représentant près d’un tiers des importations mondiales d’armes, l’Europe est le principal importateur au monde et demeure dépendante des exportations américaines, qui en constituent 48 %.
La création du mécanisme SAFE en 2025 illustre l’intérêt qu’ont certains États membres de l’Union européenne pour le développement de l’industrie militaire européenne. La volonté de 19 États dès septembre 2025 d’intégrer ce mécanisme témoigne de cet attrait. Cette dynamique de coopération s’inscrit dans un paysage industriel qui, en 2025, reste encore marqué par une forte fragmentation. Sur les 130 milliards d’euros investis par les États membres pour leurs équipements, moins de 20 % ont été réalisés en coopération. Si l’on ajoute les 60 milliards d’exportations hors-UE, l’industrie européenne a certes bénéficié d’un marché global de près de 200 milliards d’euros, mais la préférence nationale a persisté : les rares mises en concurrence européennes ont profité, dans 75 % des cas, à des fournisseurs domestiques. Le mécanisme SAFE apparaît donc comme une réponse stratégique à la dépendance extérieure, alors que les achats hors-UE représentaient encore plus de la moitié du total des acquisitions l’an dernier.
L’exemple français souligne cette mutation : bien que la France soit le deuxième exportateur mondial dans le secteur de l’armement (9,8 % des parts de marché), elle réoriente désormais massivement son offre vers ses partenaires. Ses exportations d’armement vers l’Europe ont ainsi bondi de 452 % sur la période 2021-2025. Toutefois, ce virage intra-européen reste à consolider, car près de 80 % de ses ventes s’effectuent encore hors de la région, illustrant le potentiel de croissance que le mécanisme SAFE pourrait capturer au profit de l’Union.
Cette mesure souhaitant rassembler les forces armées européennes a permis de relancer les débats sur la défense au cœur de l’Union européenne. Malgré l’échec de la Communauté européenne de défense (CED) en 1954, ce projet d’armée intégrée ayant été rejeté par l’Assemblée nationale française par crainte d’une perte de souveraineté et du réarmement allemand, l’Europe de la défense a persisté. Selon le chercheur Pierre Laroche, ce projet resurgit à chaque crise majeure. Ainsi, la chute du mur de Berlin en 1989, l’annexion de la Crimée en 2014 et l’invasion de l’Ukraine en 2024 ont systématiquement replacé la défense commune au cœur de l’agenda politique de l’Union européenne.