Les conflits sont-ils notre destin ? Une réponse littéraire avec Guerre et Guerre de László Krasznahorkai, prix Nobel 2025

En octobre dernier, l’Académie décernait un prix Nobel de littérature à László Krasznahorkai, celui que Susan Sontag appelait le « maître de l’apocalypse ». Son œuvre, qualifiée de « fascinante et visionnaire », a été saluée pour son caractère universel. Chacun de ses livres sonde l’Histoire et tente de mettre au jour les grands axes qui guident l’humanité, dans une « recherche ininterrompue de sens ».

Ce sens se perd face à « l’horreur du réel », cet appétit de violence enfoui en nous, menaçant d’imploser à tout instant. Parmi sa vaste œuvre, Guerre & Guerre, roman publié en 1999, illustre clairement l’idée d’un effondrement civilisationnel. L’effondrement serait même une composante intrinsèque de nos sociétés, qui vivraient et mourraient au rythme des conflits.

À 220 kilomètres au sud de Budapest, Korim exerce le métier d’archiviste dans une ville si insipide qu’il semble inutile d’en préciser le nom. Après la lecture d’un mystérieux manuscrit, il vend tous ses biens et s’isole pour préparer un grand voyage. Son objectif : propager le message et la beauté de ce texte avant de mettre fin à sa propre vie. Sa destination : le centre du monde, New York. Impossible de savoir ce que contient le manuscrit à ce stade du récit, si ce n’est que la fascination qu’il exerce sur Korim est totale. Ceux qui croisent son chemin pour quitter la Hongrie le traitent de « cinglé », de « chauve-souris » ou d’« extraterrestre ». Avec ses migraines constantes et ses phrases à rallonge, Korim n’inspire guère confiance.

Arrivé à New York, il est frappé — parfois littéralement — par l’hostilité de cette ville immense, surexcitée par son effervescence. Il y fait la connaissance d’un interprète hongrois et finit par vivre chez lui, avec sa femme sud-américaine immigrée clandestine. Cet allié n’en est pas vraiment un : violent et malhonnête, il boit, bat sa femme et extorque des sommes exorbitantes à Korim pour l’hébergement. Peu importe, dans cette ville-typhon, un locuteur hongrois représente un refuge. Korim a seulement besoin d’un peu de temps et d’un ordinateur. Persuadé que publier le manuscrit sur Internet est le meilleur moyen de le rendre immortel et accessible, il se lance dans sa transcription. Tous les midis, quand l’interprète est au travail, Korim raconte à la femme le chapitre qu’il a tapé dans un quasi-monologue qu’elle ne comprend pas, mais qu’elle écoute malgré tout. Le lecteur accède enfin au mystérieux récit, ou plutôt à la version de Korim, le texte brut étant dit d’une beauté insaisissable.

À chaque chapitre, on suit quatre hommes, des voyageurs : Kasser, Falke, Toot et Bengazza. Ils traversent les époques et les lieux — la Crète minoenne, l’Angleterre romaine, Cologne au XIXe siècle… Chaque fois, ils rencontrent Mastemann, un individu inquiétant et mystérieux. Chaque fois, une catastrophe se profile, et l’ombre de la guerre plane sur eux. Leurs péripéties semblent receler des indices ; on cherche à chaque phrase un sens caché, un symbole, mais personne ne le trouve, pas même Korim. Pourtant, quand toutes les pièces du puzzle s’assemblent, tout lui apparaît limpide : ce texte parle de la permanence, de la répétition. L’Histoire n’est qu’un cycle de violence et de cataclysmes, ces quatre voyageurs n’en sont que les témoins discrets. Kasser, Falke, Bengazza et Toot peuvent bien traverser l’espace-temps, aucune issue n’existe.

Korim en tire cette conclusion : l’universalité est au cœur du récit. Le héros cherche un « centre » au monde, il lui cherche aussi un sens. En établissant des connexions lointaines, László Krasznahorkai étire la portée de son récit, nous confronte à des symboles qui nous dépassent, comme la cathédrale de Cologne ou le mur d’Hadrien. La guerre y est envisagée comme une catastrophe, au sens étymologique de « fin, renversement ». On n’y voit jamais ni champ de bataille ni guerrier, le conflit est figuré de manière abstraite. Par exemple, à la fin du premier chapitre du manuscrit, la lumière s’éteint simplement, comme sur un plateau de théâtre à la fin d’une pièce. À Cologne, l’Allemagne est présentée comme une société guerrière, qui s’encrasse et rouille lorsque le sang ne coule pas. L’humanité se définit alors par sa quête de grandeur et de puissance, qui finit inévitablement en cataclysme. Le suspense du récit tient au fait que les quatre voyageurs arrivent toujours dans une période paisible, presque ennuyeuse, le calme avant la tempête.

L’écriture décousue et obtuse de l’écrivain hongrois constitue en elle-même une expérience déroutante. Si le roman a été raconté ici de manière chronologique par souci de clarté, le texte original est tout autre : il saute de pensées en souvenirs, chacun expliquant le précédent. Au début, suivre le récit est aussi difficile que de faire face à un Korim anxieux, digressant et frénétique. Certaines pages ne sont parfois constituées que d’une ou deux phrases immenses, les dialogues ne sont pas délimités. Seuls les mots anglais, cette langue-monde, sont en italique. Guerre & Guerre est un roman qui s’apprivoise, où la répétition des actions et des structures fait système.

L’univers de László Krasznahorkai est caractéristique des littératures d’Europe centrale et de l’ex-URSS, où les thèmes les plus sombres, comme le déracinement ou la violence, sont regardés en face, mais toujours sous la forme du mystère suivi d’une révélation. Dans Epépé de Ferenc Karinthy (1970), le héros, linguiste, se trompe d’avion et se retrouve dans un pays inconnu dont il ne reconnaît pas la langue. Son périple se termine sur une révolte sanglante, qui triomphe avant d’être réprimée, et cela en boucle, éternellement. Pour ces écrivains, ayant souvent connu la guerre, dépeindre les cercles vicieux est moins un aveu de défaite qu’une conscience de devoir en sortir.

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