Fondée en 2003 dans la Silicon Valley, Palantir s’est imposée comme un acteur majeur du « big data » appliqué à la sécurité. Spécialisée dans l’analyse et le croisement de données issues de champs aussi variés que la santé, la fiscalité, les assurances ou la justice pénale, l’entreprise se présente comme un outil d’aide à la décision destiné aux services de renseignement et de maintien de l’ordre. Parmi ses clients figurent plusieurs agences de renseignement étasuniennes (comme la CIA ou la NSA), l’armée ou des institutions de forces de l’ordre comme le FBI, mais aussi de nombreuses entreprises privées, dont des géants de l’industrie tels que Boeing, Medicare, Medicaid, la banque Morgan Stanley, l’entreprise pharmaceutique Merck et Fiat Chrysler Automobiles.
Son principal logiciel, Palantir Gotham, lancé en 2008, a été conçu dans le but de réunir de nombreuses sources de données éparses afin de faciliter la lutte contre le terrorisme, la criminalité organisée ainsi que la fraude financière et de détecter en amont les activités suspectes.
La proximité politique entre Palantir et l’administration Trump alimente toutefois de lourdes inquiétudes. Son investisseur historique et principal actionnaire, Peter Thiel, milliardaire libertarien et fervent soutien de Donald Trump, a largement contribué à l’essor de l’entreprise avec un investissement initial de 30 millions de dollars. Peter Thiel se distingue par la clairvoyance de ses investissements, notamment dans des plateformes majeures telles que PayPal et Facebook.
Depuis le retour de Trump à la Maison-Blanche en 2024, les contrats publics se multiplient : sur les six premiers mois de l’année 2025, Palantir a déjà engrangé 322 millions de dollars, soit une hausse de 12 % par rapport à 2024.
L’un des projets les plus controversés concerne la centralisation des données personnelles des citoyens américains. L’administration Trump souhaite constituer des « master lists », véritables profils numériques regroupant les informations issues des impôts, de la sécurité sociale ou des services migratoires. Selon une enquête du New York Times, cette architecture de surveillance de masse serait rendue possible par un décret présidentiel autorisant le partage étendu des données entre administrations.
Palantir collabore avec l’ICE, la police fédérale de l’immigration. Grâce au logiciel ImmigrationOS, l’agence peut cibler plus efficacement les personnes en situation irrégulière et automatiser les procédures d’arrestation et d’expulsion.
Les critiques se multiplient du côté des ONG et de la société civile. Amnesty International dénonce un usage de ces technologies visant directement les étudiants étrangers, les réfugiés et les demandeurs d’asile, entraînant des détentions illégales, des expulsions massives et un climat de peur généralisé. Treize anciens employés de l’entreprise ont, dans une lettre ouverte, accusé Palantir de participer activement à la « normalisation de l’autoritarisme ». L’utilisation de Palantir comme acteur majeur du renseignement soulève des questions éthiques et démocratiques qui ne sont pas circonscrites aux États-Unis d’Amérique. En France, la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) travaille avec Palantir depuis les attentats de 2015, tandis que des groupes comme Airbus ou la Société Générale figurent parmi ses clients. L’essor mondial de cette entreprise pose la question de la diffusion d’un modèle sécuritaire fondé sur la surveillance constante et algorithmique.
Face aux critiques, le PDG de Palantir, Alex Karp, déclare : « Nous sommes très éthiques, mais ne nous croyez pas sur parole ».
Comme le suggère le philosophe français Gilles Deleuze, les sociétés disciplinaires laissent place aux sociétés de contrôle. Palantir est parfois présenté comme un outil de progrès en raison de ses applications dans les secteurs médical, éducatif et sécuritaire. Certains observent que les évolutions technologiques, en particulier dans le domaine de l’intelligence artificielle, transforment de manière alarmante le fonctionnement des institutions.
Les sociétés tendent à s’organiser de manière de plus en plus algorithmique et numérique, reléguant souvent l’humain au second plan. Cette transformation peut avoir des effets sur les relations sociales, les modes de gouvernance, concentrés entre les mains de quelques acteurs de la technologie, et l’exercice des libertés fondamentales, notamment le droit à la vie privée, l’égalité de traitement et la transparence démocratique.