Par le passé, l’ayatollah Khamenei a adopté une tactique d’ouvertures minimales face aux manifestations, en laissant notamment élire Masoud Pezeshkian à la présidence de la République en 2024. L’élection de ce réformateur a servi de maigre concession au mouvement « Femme, Vie, Liberté ». Cependant, face à un problème de nature systémique et hors de portée de la seule volonté de son guide suprême, le régime iranien apparaît très affaibli.
La crise actuelle trouve ses racines dans l’économie de plus en plus exsangue de l’Iran. D’un côté, l’inflation est grimpée à plus de 50 % en 2025 par rapport à l’année précédente, selon les chiffres officiels. De l’autre, le Parlement iranien a refusé l’abolition d’un taux de change préférentiel permettant aux élites financières du pays de revendre des dollars sur le marché iranien pour environ cinq fois leur prix à l’entrée, créant de fait une immense manne rentière. Ce refus du Parlement, couplé au ralentissement économique et aux sanctions imposées par Washington depuis 1995, a embrasé le « bazar » de Téhéran, dont les marchands sont pourtant habituellement des fidèles du régime conservateur.
Les bazaaris de la classe moyenne voient leurs perspectives économiques se réduire, avec près d’un tiers de la population iranienne bloquée avec un revenu oscillant entre 3 $ et 8,30 $ par jour. Leurs revendications touchent l’accès de plus en plus restreint à l’eau potable ainsi que les coupures fréquentes d’électricité. Les manifestants dénoncent aussi les nettes inégalités, dans un pays marqué par le clientélisme et les montages financiers octroyant des rentes aux élites, et où les 10 % les plus riches captent près de 30 % du revenu total.
Les bazaaris ont rapidement été rejoints par d’autres parties de la société iranienne : les jeunes, notamment, sont devenus le moteur de l’expansion des protestations dans le reste du pays. 60 % des Iraniens sont nés après la révolution islamique de 1979 et désirent un changement empêché par la rigidité du régime. Selon Clément Therme, chercheur associé à l’Institut français des relations internationales (IFRI), la population iranienne associe les difficultés économiques et sociales à la politique régionale de puissance de la République islamique, notamment du fait des sanctions occidentales, donnant une dimension systémique à la critique adressée par les manifestants.
Les manifestations se sont développées dans le reste de l’Iran, notamment au Sud-Ouest, dans les villes d’Ahvaz, Abadan et Dezful, pourtant réputées pour leur loyauté au régime. Pour IranWire (journal d’opposition réfugié à Londres), la population iranienne a atteint un « seuil psychologique » qui a fait changer la peur de camp : la répression fait moins peur que l’appauvrissement global.
Pourtant, la répression se fait toujours plus implacable. À l’instar des manifestations de 2022-2023, Internet a été entièrement coupé afin d’étouffer les images des forces de sécurité, qui ont tué au moins 5 000 personnes depuis le début des manifestations, selon Time. Elles procèdent à de nombreuses arrestations abusives et la répression s’est étendue à la justice, qui pratique la tolérance zéro à l’égard des manifestants jugés.
Ainsi, avec une économie si exsangue, son « axe de la résistance » décimé, son programme nucléaire en difficulté et ses nombreux cadres éliminés, la République islamique d’Iran paraît vulnérable aux pressions extérieures, notamment venues de Washington, qui n’exclut pas d’intervenir. Néanmoins, les options militaires comme diplomatiques des États-Unis sont assez minces. Les pays du Golfe, redoutant des représailles de l’Iran déstabilisant la région, tentent de dissuader Donald Trump d’intervenir directement, tandis que les scénarios militaires semblent soit inefficaces (frappes d’infrastructures, opérations de décapitation similaires à celle visant Qassem Soleimani…), soit particulièrement dangereux (financement et armement d’un proxy, opération d’ampleur visant un changement de régime…).
La République islamique tente d’éviter un scénario similaire à celui de la capture de Nicolas Maduro. Les États-Unis semblent se contenter d’un changement d’attitude, même si le régime reste en place. Des concessions sur les exécutions par pendaison ont été faites pour apaiser la Maison-Blanche, tout en continuant la répression massive des manifestations, menée par Ahmad Vahidi, jusqu’au-boutiste nommé à la tête du Corps des gardiens de la révolution islamique en juin 2025.
L’Iran bénéficie de soutiens venus de l’étranger. La Russie soutient notamment son infrastructure numérique pour empêcher l’initiative du réseau Starlink d’Elon Musk d’autoriser l’accès gratuit à Internet en Iran. La Chine représente près de 90 % des exportations iraniennes de pétrole, ce qui maintient l’économie de la puissance moyen-orientale à flot.
Malgré l’ampleur du mouvement de contestation ainsi que l’association systématique de la violence et de l’instabilité économique avec l’idéologie du régime, ce dernier conserve, du moins à court terme, une certaine inamovibilité. L’appareil de sécurité intérieur iranien reste très solide, en particulier dans les villes, où les agents sont moins susceptibles de fraterniser avec les manifestants. L’endoctrinement des forces de sécurité est très profond et elles disposent toujours de moyens très importants. Le camp protestataire reste divisé : il n’existe pas de cause commune ni de martyr comme ce fut le cas avec Mahsa Amini en 2022, et certains acteurs clés comme les bazaaris les plus fortunés hésitent à se rebeller contre un régime qui leur est favorable économiquement. Les alternatives, sans quoi aucune intervention étrangère ne peut être concluante, manquent. Reza Pahlavi, fils du dernier chah et mis en avant par les États-Unis, ne possède qu’une base sociale très faible dans son pays natal.