Que signifie l’élection de José Antonio Kast pour l’avenir politique, social et économique du Chili ?

L’élection de José Antonio Kast à la présidence du Chili le 15 décembre 2025, figure emblématique de la droite radicale chilienne, marquerait une rupture nette avec la trajectoire politique ouverte depuis le soulèvement social de 2019 et le récent gouvernement de gauche. Kast remporte l’élection à sa troisième candidature avec 58 % des voix.

En 2021, il s’inclinait face à Gabriel Boric, devenu le plus jeune président de l’histoire du Chili. Ce dernier, porteur des fortes revendications sociales et politiques des manifestations ayant secoué le pays en 2019, a mené une politique progressiste, entre tentatives de révision de la Constitution héritée de Pinochet et établissement d’un État-providence.

José Antonio Kast, fondateur du Parti républicain chilien, accède au pouvoir en s’appuyant sur une coalition de droites conservatrices, portée par un discours axé sur la sécurité, la lutte contre l’immigration irrégulière et la défense du modèle économique libéral hérité des années 1980. Son élection intervient après deux réformes constitutionnelles avortées et une chute durable de la confiance chez l’électorat de gauche, qui attendait des réformes sociales d’ampleur.

Dès la campagne, Kast promet de rétablir l’ordre, inspirant un durcissement idéologique de l’État chilien. Concrètement, il prévoit un renforcement des pouvoirs de la police et un rôle accru de l’armée dans la lutte contre le narcotrafic et la criminalité organisée. Son programme précise que les forces de l’ordre doivent être protégées et disposer de tous les moyens nécessaires à l’exercice de « la violence légitime de l’État ». Il reprend en partie le modèle sécuritaire inspiré par son homologue salvadorien Bukele dans la gestion de la criminalité. Comme l’explique Marie-Christine Doran, professeure de politique comparée et spécialiste de l’Amérique latine à l’Université d’Ottawa, dans son livre : « Le cheval de bataille, c’est le crime, les migrants [et la construction d’un discours liant les deux pour justifier l’usage de la force] ».

Ces mesures répondent à une préoccupation majeure des citoyens : la délinquance reste la principale inquiétude des Chiliens (46 %), loin devant la corruption (14 %) et les retraites (11 %). Pourtant, l’ampleur de cette insécurité est largement instrumentalisée par Kast et sa stratégie de campagne. La perception du problème varie selon l’orientation politique : selon l’enquête des chercheurs Claudio Fuentes et Pedro Valenzuela, 50 % des personnes s’identifiant à gauche estiment que la délinquance a augmenté, contre 96 % pour celles se qualifiant de droite.

Sur le plan migratoire, Kast défend la fermeture de certaines zones frontalières, notamment celles du nord (Bolivie, Pérou), l’accélération des expulsions et la fin des politiques jugées trop permissives envers les migrants en situation irrégulière, notamment originaires du Venezuela. En 2025, la population immigrée représente environ 8,8 % de la population du Chili, soit 1,6 million de personnes, le double d’il y a sept ans, avec l’arrivée massive de Vénézuéliens. Kast transforme ainsi la préoccupation sécuritaire en levier politique, associant systématiquement insécurité, faiblesse de l’État et immigration.

Kast assume une rupture avec les politiques sociales progressistes mises en place au cours de la dernière décennie. Il s’oppose au droit à l’avortement, critique les politiques de genre dans l’éducation et remet en question certaines avancées en matière de droits LGBTQ+. Ces positions répondent aux attentes d’un électorat conservateur, souvent rural ou issu des classes moyennes traditionnelles, mais elles accentuent la polarisation avec une jeunesse urbaine largement favorable à ces réformes. Ces points ne figurent plus explicitement dans le programme qui lui a valu la victoire en décembre 2025, mais ils étaient présents lors de ses précédentes candidatures.

La question des droits et de la place des communautés autochtones chiliennes constitue un autre point de tension central. Dans le sud du pays, les revendications territoriales et la défense des droits autochtones se sont intensifiées avec le soulèvement social de 2019. Alors que le programme de Kast ne mentionne pas les communautés autochtones, les organisations internationales et associations défendant les Mapuches, comme Mapuche International Link, expriment une vive inquiétude, dénonçant une criminalisation de leurs revendications territoriales et l’abandon des mécanismes de dialogue.

Sur le plan économique, le programme électoral de José Antonio Kast prévoit une baisse de l’impôt sur les sociétés, une réduction des dépenses publiques et un engagement strict en faveur de l’équilibre budgétaire. Le Chili, l’un des pays les plus riches d’Amérique latine, reste aussi l’un des plus inégalitaires : 1 % de la population concentre aujourd’hui 49,6 % des richesses du pays. Les secteurs clés à l’origine de la contestation de 2019 (retraites, santé, éducation) restent largement dominés par des logiques de marché. Par exemple, sur la question de la santé, son programme prévoyait de faciliter les transferts des patients du public vers le privé, plutôt que de financer les structures publiques existantes. Cela s’inscrit dans sa volonté d’économiser près de 6 milliards de dollars en seulement 18 mois.

En relativisant les violations des droits humains tout en valorisant la croissance économique de l’ère Pinochet, José Antonio Kast ravive des clivages toujours vifs. L’avenir politique du Chili repose sur des questions sécuritaires de plus en plus saillantes, des inégalités creusées et un plan économique libéral. Sa victoire électorale s’inscrit dans le développement massif des partis conservateurs à travers l’Amérique, de Trump aux États-Unis à Milei en Argentine ou Bukele au Salvador.

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