Qu’est ce que le plan « Made in Europe » pour sauver l’industrie européenne ?

La Commission européenne, sous l’impulsion du vice-président exécutif chargé de l’industrie, Stéphane Séjourné, promeut depuis 2025-2026 une stratégie baptisée « Made in Europe », visant à réindustrialiser le continent et à protéger les filières stratégiques face à la concurrence des États-Unis et de la Chine. Le projet s’appuie sur une future loi d’« accélération industrielle », présentée le 4 mars dernier, destinée à favoriser la production européenne dans des secteurs clés comme l’automobile, l’énergie, les technologies propres ou l’acier.

La Commission veut d’abord orienter l’argent public vers les entreprises européennes. Le principe central est une « préférence européenne » : les subventions, appels d’offres publics ou programmes d’investissement financés par l’Union devraient privilégier les produits fabriqués dans l’UE. L’objectif est de limiter la dépendance industrielle et d’éviter que les fonds publics européens profitent à des concurrents étrangers, notamment chinois.

Cette stratégie répond à un contexte de désindustrialisation. Une compilation de plans sociaux industriels dans l’automobile montre plus de 70 000 suppressions d’emplois annoncées en Europe entre 2025 et 2030, avec de nombreuses restructurations chez les constructeurs et équipementiers. En France, la filière automobile a déjà perdu 38 600 emplois industriels entre 2019 et 2024, et 75 000 emplois supplémentaires pourraient disparaître d’ici 2035 selon une étude Xerfi citée dans une question parlementaire. Les industriels dénoncent surtout l’écart de compétitivité avec l’Asie : une énergie plus chère en Europe, une réglementation lourde et des subventions massives aux États-Unis via l’Inflation Reduction Act. À ce titre, les États-Unis mobilisent environ 370 à 400 milliards de dollars, tandis que l’Union européenne dispose d’un soutien global comparable (environ 300 à 900 milliards de dollars selon les estimations), mais plus fragmenté entre programmes européens et aides nationales.

Pour y répondre, Bruxelles a fixé une ambition : porter la part de l’industrie à 20 % du PIB européen d’ici 2035. Le plan mobilise plusieurs instruments économiques. Un soutien financier direct est prévu : plus de 100 milliards d’euros doivent être mobilisés pour soutenir les technologies propres et la production industrielle sur le territoire européen. Les aides ciblent notamment les batteries, les électrolyseurs pour l’hydrogène, les panneaux solaires ou les pompes à chaleur.

Un autre axe concerne la baisse du coût de l’énergie pour l’industrie. La Commission propose d’accélérer le déploiement des énergies renouvelables, l’électrification et les interconnexions énergétiques entre États membres afin de réduire la facture énergétique des entreprises, l’un des principaux handicaps industriels européens depuis la crise énergétique liée à la guerre en Ukraine.

Un troisième levier repose sur des outils commerciaux plus protectionnistes. L’UE prévoit par exemple de renforcer ses droits de douane et ses mécanismes de défense commerciale contre les importations à bas prix. Dans la sidérurgie, Bruxelles propose de limiter les volumes d’acier importé sans droits de douane à 18,3 millions de tonnes par an, soit une baisse de 47 % par rapport aux quotas de 2024, et d’augmenter les droits hors quota jusqu’à 50 %.

Le plan inclut aussi des conditions plus strictes pour les investissements étrangers dans l’UE. Les projets industriels soutenus par de l’argent public pourraient devoir garantir des emplois locaux, un transfert technologique vers l’Europe et une participation européenne au capital, afin d’éviter que les multinationales utilisent l’Europe uniquement comme marché de consommation.

La stratégie vise aussi à stimuler la demande pour les produits européens. Bruxelles veut encourager l’achat de technologies propres « made in Europe » dans les marchés publics et développer des labels carbone pour favoriser les matériaux industriels bas carbone. Comme l’explique la Commission, l’objectif est de faire de la transition climatique « un moteur de croissance pour l’industrie européenne ».

Pour la Commission, la transition climatique doit devenir un levier de réindustrialisation, en créant de nouvelles chaînes de valeur industrielles sur le territoire européen. Le plan reste débattu entre États membres de l’Union européenne. Certains gouvernements, comme ceux des Pays-Bas ou de l’Allemagne, attachés au libre-échange, craignent une dérive protectionniste qui pourrait déclencher des tensions commerciales avec les États-Unis ou la Chine. D’autres, notamment la France et l’Italie, jugent ces mesures indispensables pour protéger leurs industries face aux politiques industrielles agressives de leurs concurrents. Comme l’explique Stéphane Séjourné, l’Europe doit « en finir avec la vision naïve du marché et du commerce », qui pourrait conduire à abandonner des secteurs industriels entiers, et imposer désormais un mot d’ordre : « Made in Europe ».

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